Marc Hédrich — Éditions Michalon, 2026
Préface d’Edwy Plenel
L’auteur, Marc Hédrich est président de la cour d’assises de Martinique. Inspecteur du travail entré en magistrature par concours interne, il a exercé comme juge d’instruction avant de présider des cours d’assises. Il est membre de l’« Association des magistrats allergiques aux décorations ». De l’affaire Aubéry à l’affaire Aliker constitue son troisième ouvrage sur les erreurs judiciaires, après L’Affaire Jules Durand (2020) et Les Acquittements scandaleux des Années folles (2024), tous deux chez Michalon.
Magistrat se faisant historien méticuleux, Hédrich lit les archives comme un dossier d’instruction. Sa devise d’audience qui peut se résumer à « Pour bien juger, il faut bien connaître », structure sa méthode d’historien. Son idéal : ne jamais contribuer à une erreur judiciaire, ce qui explique sa préoccupation pour les cas où la justice a délibérément failli.
La thèse centrale
La justice coloniale en Martinique n’était pas une institution indépendante défaillante : c’était une institution structurellement soumise. Les juges opéraient sous l’autorité du gouverneur de l’île, en accord avec le pouvoir exécutif parisien. L’impunité des puissants — ici le béké incarné par Eugène Aubéry — n’était pas selon lui, un dysfonctionnement du système mais sa fonctionnalité. À travers la trilogie des affaires Aubéry-Aliker, Hédrich démontre que la justice coloniale a délibérément œuvré pour ne pas rechercher ni confondre l’auteur du crime.
« On ne saura jamais qui a assassiné le journaliste de Justice. Non pas parce que la justice a échoué dans sa quête de vérité, mais parce que la justice coloniale, privilégiant l’ordre établi, a délibérément œuvré pour ne pas rechercher et confondre l’auteur du crime. »
Les faits : la trilogie Aubéry-Aliker
Tout sépare les deux protagonistes : Eugène Aubéry est blanc, descendant de colon, riche industriel béké résidant dans son château sur les hauteurs du Lamentin, mu par l’appât du gain. André Aliker est noir, descendant d’esclavisé, modeste journaliste des faubourgs de Fort-de-France, mu par la cause du peuple. L’un est du camp des possédants, l’autre a choisi le camp des travailleurs. Cette opposition n’est pas rhétorique — elle structure dans l’ouvrage, le crime et son impunité.
Les révélations d’Aliker.
Rédacteur en chef du journal communiste Justice, Aliker publie en 1933 des accusations documentées : Aubéry, directeur de la Société Anonyme de Lareinty, a corrompu des magistrats pour faire classer une affaire de fraude fiscale visant son épouse. Ses articles mettent au jour « toute une réalité de fraudes et de corruptions, de pots-de-vin distribués et de complicités achetées ». Aliker refuse les intimidations, les menaces et une forte somme d’argent proposée par Aubéry pour changer de sujet.
L’assassinat.
Le 1er janvier 1934, Aliker est enlevé une première fois, battu, jeté à la mer. Il survit. Il écrit à son frère Pierre qu’Aubéry a mis sa tête à prix. Quelques jours plus tard, nouvelle disparition. Le 12 janvier, son corps est retrouvé sur une plage de Case-Pilote, bras ligotés dans le dos.
La trilogie judiciaire.
Aubéry, inexplicablement blanchi des accusations de fraude, est le grand absent du procès pour l’assassinat d’Aliker. L’instruction et le procès aboutissent à un non-lieu. Marcel Aliker, voulant venger son frère, tente vainement d’assassiner Aubéry. Il est acquitté. Bilan : Aubéry blanchi ; assassinat d’André impuni ; Marcel acquitté. Trois affaires, zéro condamnation des puissants.
Contexte politique.
Pierre Laval, ministre des Colonies en 1934, impose la mutation du juge d’instruction trop indépendant de l’affaire Aubéry. Aidé pour cela par les rapports orientés d’un gouverneur omnipotent. Le sénateur Henry Lémery, homme-lige d’Aubéry, deviendra ministre-secrétaire d’État aux colonies des débuts de la collaboration vichyste en 1940 — et sera par la suite membre de l’Association pour défendre la mémoire du Maréchal Pétain. La ligne entre justice coloniale et collaborationnisme n’est pas métaphorique.
L’apport historiographique
La méthode.
La force singulière du livre tient à la posture d’auteur : un praticien du droit lisant les archives comme un dossier, avec une exigence de preuve que l’historien universitaire n’aurait pas nécessairement mobilisée avec la même rigueur procédurale. Hédrich ne reconstitue pas, il démontre. Il place sous les yeux du lecteur le crime, le mobile, les acteurs et le commanditaire. Et chose singulière, il le fait en tant qu’écrivain, mais aussi magistrat et singulièrement président de la Cour d’assises de la Martinique …
Le détail final.
Tous les magistrats impliqués dans l’affaire ont été décorés de la Légion d’honneur. Hédrich livre ce fait sans commentaire. C’est le plus éloquent du livre : l’impunité ne fut pas une défaillance du système — elle fut sa récompense.
« Aliker est mort d’avoir révélé la part d’ombre d’un industriel richissime. Ses révélations prouvaient que, sous leur vernis institutionnel, la loi était inégale, la justice asservie. Cette injustice, c’est celle du colonialisme : sa vérité, son aveu. »
Limites et questions ouvertes
L’exception ou la règle ? En se concentrant sur trois affaires particulières, le livre risque de traiter comme emblématique ce qui était systémique. L’affaire Aliker n’est pas une exception, elle est une illustration. La question que le livre pose sans la résoudre entièrement : la justice coloniale était-elle un dysfonctionnement ou une fonctionnalité ? Hédrich penche clairement pour la seconde réponse, mais la démonstration reste attachée aux cas particuliers plutôt qu’à une théorie générale de l’institution judiciaire coloniale.
Le silence sur les résistances judiciaires. Le livre documente l’impunité des puissants avec une rigueur exemplaire. Il est moins attentif aux pratiques de résistance au sein même de la magistrature — les juges qui ont résisté, mutés ou marginalisés, auraient mérité un traitement symétrique à celui réservé à ceux qui ont obéi.
Le lien avec le présent. Cet ouvrage interpelle. Toutefois il ne développe pas la question de la continuité institutionnelle : qu’est-ce qui, dans les structures juridiques et économiques actuelles, prolonge ou rompt avec la logique de la justice coloniale ? C’est la question que le livre laisse ouverte — et que le contexte de 2026 (résolution réparatrice de l’Assemblée de Martinique, débats sur la justice transitionnelle) rend plus urgente que jamais.
Marc Hédrich rend à André Aliker, quatre-vingt-douze ans après son assassinat, la justice que l’institution judiciaire coloniale lui a refusée. C’est déjà considérable. Mais le livre fait plus : il donne à voir, à travers trois procès minutieusement disséqués, la mécanique profonde d’un système où le droit était l’instrument de la domination, et non son antidote. Dans le contexte de mai 2026 — vingt-cinquième anniversaire de la loi Taubira, résolution réparatrice de l’Assemblée de Martinique, débat sur la justice transitionnelle —, cette chronique de justice coloniale n’est pas un exercice d’histoire. C’est un diagnostic pour aller plus loin
Gérard Dorwling-Carter,
Mai 2026





