Il est temps d’aligner notre politique économique avec notre géographie
Par Jean Claude Florentiny
Cette semaine se tient du 1er au 3 juillet, en Martinique, la Conférence de coopération régionale Antilles-Guyane. Une question essentielle mérite d’y être posée : voulons-nous réellement construire l’intégration régionale de nos territoires, ou continuer à en faire un objectif affiché, sans lui donner les moyens de réussir
Depuis plus de vingt ans, les Antilles et la Guyane françaises affirment leur volonté de renforcer leurs relations avec leur environnement naturel : la Grande Caraïbe. Les coopérations se multiplient, les accords se succèdent, les intentions sont régulièrement réaffirmées.
Pourtant, les obstacles structurels demeurent, et notre économie reste largement organisée selon une logique hexagonale — alors même que notre géographie nous place au cœur d’un bassin de près de 45 millions d’habitants pour la seule Caraïbe insulaire, et de plusieurs centaines de millions à l’échelle de la Grande Caraïbe. Il est temps de faire évoluer ce modèle.
Faire de la connectivité une priorité stratégique
Aucune intégration économique n’est possible sans mobilité des personnes et des marchandises. Le développement de liaisons maritimes régulières entre les îles, la mise en place d’un véritable cabotage régional, le renforcement des dessertes aériennes et la création de plateformes logistiques multimodales doivent devenir des priorités publiques.
L’asymétrie est aujourd’hui frappante : un conteneur expédié de Fort-de-France vers Le Havre bénéficie de rotations hebdomadaires régulières sur des lignes directes, quand un envoi vers une île voisine de la Caraïbe — parfois distante de quelques centaines de kilomètres seulement — impose souvent une rupture de charge, des délais allongés et un coût au conteneur plus élevé que vers l’Europe (ordres de grandeur à objectiver précisément par les autorités portuaires, mais que tout chargeur antillais constate au quotidien). Nos entreprises ne pourront jamais développer leurs échanges avec leurs voisins si les marchandises circulent plus facilement avec l’Europe qu’entre territoires proches. La proximité géographique doit enfin devenir un avantage économique, et non un angle mort de nos infrastructures.
Mettre en place une véritable stratégie d’attractivité
L’intégration régionale ne se résume pas aux échanges commerciaux : elle suppose une politique ambitieuse d’attractivité. Les Antilles-Guyane disposent d’atouts exceptionnels — appartenance à l’Union européenne, stabilité juridique, monnaie commune, infrastructures performantes, haut niveau de qualification, position géostratégique entre les Amériques et l’Europe — mais ces avantages restent insuffisamment valorisés. Nous devons construire une stratégie commune pour attirer davantage d’investissements industriels, logistiques, numériques, énergétiques et touristiques, et faire de nos territoires de véritables plateformes régionales d’innovation, de transformation et de distribution.
Une fiscalité qui pénalise notre éloignement deux fois
Parmi les freins au développement figure une anomalie fiscale devenue difficilement justifiable. Aujourd’hui, les droits et taxes à l’importation sont calculés sur la valeur dite CIF, qui comprend la valeur de la marchandise, le transport et l’assurance : plus le fret augmente, plus la fiscalité augmente. Cette logique revient à taxer non seulement les marchandises, mais le coût même de leur acheminement — un coût qui résulte de notre éloignement géographique. Nous supportons déjà les surcoûts liés à l’insularité et à la distance ; en les intégrant dans l’assiette fiscale, nous les taxons une seconde fois. C’est une véritable double pénalité géographique, qu’aucun territoire ne devrait subir pour des contraintes qu’il ne maîtrise pas. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, les perturbations des routes maritimes et la hausse des coûts énergétiques et des primes d’assurance, ce mécanisme amplifie mécaniquement l’inflation importée.
La solution est simple : calculer les droits et taxes sur la seule valeur transactionnelle des marchandises – leur prix réellement facturé, hors transport et assurance.
Cette évolution désindexerait notre fiscalité des fluctuations du transport maritime mondial, réduirait mécaniquement les coûts à l’importation, contiendrait la vie chère, améliorerait la compétitivité des entreprises et renforcerait le pouvoir d’achat des ménages. C’est une réforme structurelle, plus efficace que des mesures ponctuelles de compensation, et qui trouverait naturellement sa place dans les réflexions engagées autour de la future loi contre la vie chère.
Cette réforme ne remet nullement en cause le principe de l’octroi de mer : elle contribuerait au contraire à le moderniser, en l’accompagnant d’une simplification des taux applicables pour le rendre plus lisible et plus transparent, pour les entreprises comme pour les consommateurs. Moderniser un dispositif n’est pas le faire disparaître : c’est en garantir la pérennité.
Le MACF : une contradiction qu’il faut corriger
Le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) poursuit un objectif légitime : éviter les fuites de carbone et préserver la compétitivité de l’industrie européenne. Mais son application uniforme aux régions ultrapériphériques risque de produire l’effet inverse de celui recherché. Les entreprises ultramarines s’approvisionnent naturellement dans leur environnement régional ; demain, des matières premières ou produits importés de pays voisins pourraient être frappés d’une taxation carbone supplémentaire, pénalisant directement les industriels ultramarins et freinant les échanges avec notre environnement naturel. Comment encourager l’intégration régionale tout en renchérissant les échanges avec la Caraïbe ? Cette contradiction doit être levée par une adaptation du MACF aux spécificités des régions ultrapériphériques.
Vers un véritable statut économique ultramarin européen
Au-delà de ces réformes sectorielles, une réflexion plus ambitieuse doit être engagée. Les territoires ultramarins ne peuvent continuer à être soumis, sans adaptation, à des réglementations pensées pour les économies continentales. Leur éloignement, leur insularité, l’étroitesse de leurs marchés, leur dépendance aux importations et leur vocation régionale justifient une approche différenciée.
Il est temps d’ouvrir le chantier d’un véritable statut économique ultramarin européen, prévoyant une adaptation des règles douanières pour ne plus taxer les coûts d’éloignement, une application différenciée du MACF et des réglementations à fort impact ultramarin, une politique ambitieuse de soutien à la connectivité maritime, aérienne et numérique, des mécanismes renforcés d’attractivité pour l’investissement productif, et un accompagnement spécifique des projets d’intégration régionale et de chaînes logistiques de proximité.
Les régions ultrapériphériques sont pleinement européennes ; elles ne sont pas pour autant des territoires européens comme les autres. L’équité commande d’adapter les politiques publiques à leurs réalités.
Faire des Outre-mer les portes d’entrée de l’Europe dans la Caraïbe et vis versa
Les Antilles et la Guyane ne sont pas les confins de l’Europe : elles en sont les avant-postes. Leur position géographique est un formidable levier d’influence économique, commerciale et géostratégique — à condition que nos politiques publiques cessent de considérer l’éloignement comme une fatalité. L’intégration régionale ne se décrète pas : elle se construit par des infrastructures, des règles économiques cohérentes, une fiscalité adaptée et une vision stratégique de long terme.
Le véritable défi n’est plus de compenser les handicaps liés à notre éloignement : il est de faire des Antilles et de la Guyane françaises les portes d’entrée de l’Europe dans la Grande Caraïbe et vis versa.





