Le 19 juin 2026 – jour du Juneteenth, anniversaire de l’abolition aux États-Unis – la conférence de haut niveau réunie à Accra a clos trois jours de travaux par l’adoption d’un texte intitulé « Accra Next Steps Commitment on Reparatory Justice », un cadre en dix-neuf points sur la justice réparatrice. Le lieu choisi pour la clôture – le château d’Osu, ancienne forteresse négrière – donnait à l’événement une charge symbolique à la hauteur de son ambition.
Il faut d’emblée corriger une lecture trop étroite. Accra ne fut pas une rencontre bilatérale entre l’Union africaine et la CARICOM, mais une conférence rassemblant des représentants de plus de quatre-vingts pays – Afrique, Caraïbes, mais aussi Amérique latine, Europe, Pacifique et Amérique du Nord. Ce qui se jouait n’était pas la coordination de deux blocs, mais la transformation d’une revendication longtemps dispersée en stratégie diplomatique multilatérale.

Un cadre adossé à un précédent onusien
La conférence découle directement de l’adoption, le 25 mars 2026, de la résolution A/RES/80/250 de l’Assemblée générale des Nations unies. Introduite par le Ghana au nom des cinquante-cinq États membres de l’Union africaine, elle qualifie la traite transatlantique de crime contre l’humanité « le plus grave », et appelle à un dialogue de bonne foi sur la justice réparatrice, excuses formelles comprises. Elle a été adoptée par cent vingt-trois voix contre trois.
Cette majorité de cent vingt-trois pays sur les cent quatre-vingt-treize membres de l’ONU confère au texte une autorité morale qu’aucune déclaration onusienne antérieure sur les réparations n’avait obtenue. Le cadre d’Accra a précisément vocation à prolonger ce vote : il sera présenté à la 82e Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2026.

Les repères du dossier
25 mars 2026 : résolution A/RES/80/250 de l’AGNU : la traite qualifiée de crime contre l’humanité « le plus grave » (adoptée par 123 voix contre 3).
17-19 juin 2026 : conférence de haut niveau d’Accra (« Next Steps »), plus de 80 pays représentés ; clôture au château d’Osu.
19 juin 2026 : adoption de l’« Accra Next Steps Commitment on Reparatory Justice », cadre en 19 points.
Septembre 2026 : présentation prévue à la 82e Assemblée générale des Nations unies.
2026-2036 : Décennie de l’Union africaine pour la justice par les réparations.
Une conception élargie de la réparation
Les signataires ont rompu avec l’idée d’une réparation réduite à l’indemnisation. Leur approche embrasse les excuses officielles des anciennes puissances esclavagistes, la création d’un fonds international, l’allégement de la dette des pays du Sud, la restitution des biens culturels et des dépouilles, ainsi que des mécanismes de justice climatique tenant compte des effets durables de la colonisation sur les économies vulnérables.
Le fil est clair : établir un lien explicite entre les injustices historiques et les inégalités économiques contemporaines. À Accra, la présidente namibienne comme le président libérien ont insisté sur une réparation entendue aussi comme restauration de l’histoire, de la culture et de l’identité – non comme simple transfert financier.
Ce que l’on prenait aux peuples déportés, rappelait le président ghanéen, ce n’était pas seulement une force de travail, mais une culture et une philosophie.

Le tournant français : une présence, et un engagement
On a parfois présenté la position française comme une prudente « ouverture au dialogue ». La réalité est plus engageante. La présence d’Emmanuel Macron à Accra ne relevait pas d’un simple geste protocolaire. En acceptant de s’exprimer devant une conférence internationale consacrée à la justice réparatrice, le président français reconnaît que cette question est désormais un sujet de dialogue diplomatique international et non plus seulement un débat historique ou mémoriel. Aucun chef d’État français n’avait jusqu’ici participé à une telle rencontre. La France devient ainsi la première grande puissance européenne anciennement impliquée dans la traite transatlantique à intervenir officiellement dans ce cadre, alors même que le Royaume-Uni, le Portugal, l’Espagne et les Pays-Bas ont choisi de ne pas s’y engager au même niveau politique. Cette présence traduit une évolution de la diplomatie française : sans reconnaître une obligation juridique de réparation, Paris admet désormais la légitimité d’un dialogue international sur les conséquences contemporaines de l’esclavage et de la colonisation.
Cette participation n’est pas anodine. Elle intervient dans un contexte où la France demeure traversée par une tension persistante : d’un côté, la reconnaissance progressive de l’esclavage comme crime contre l’humanité depuis la loi Taubira de 2001 ; de l’autre, une grande prudence dès qu’il s’agit de faire passer cette reconnaissance du registre mémoriel au registre politique, diplomatique ou économique. En s’associant à Accra, Paris ne se contente donc pas d’observer un mouvement international : la France accepte de se placer dans le champ même de la discussion sur la justice réparatrice.

L’engagement ne s’est pas borné aux mots.
La France a annoncé la création, à Accra, d’une Commission scientifique conjointe Ghana-France sur l’esclavage. Le ministère ghanéen des Affaires étrangères a salué une « déclaration historique » de partenariat. On peut discuter la portée réelle d’une commission scientifique – instrument de connaissance plus que de réparation matérielle ; il reste que la France se place, par ce geste, dans une posture que ni Londres, ni Lisbonne, ni Madrid n’ont adoptée avec une visibilité comparable, et que les États-Unis, eux, observent avec un silence remarqué.
Il serait toutefois excessif d’y voir déjà une conversion française à l’idée de réparations financières.
Le choix d’une commission scientifique traduit plutôt une méthode française classique : reconnaître, documenter, historiciser, avant d’ouvrir éventuellement un débat plus substantiel. Mais ce déplacement est politiquement important. En acceptant le principe d’un travail conjoint avec le Ghana sur l’histoire de l’esclavage,
la France admet implicitement que cette histoire ne relève pas seulement d’un passé national clos, mais d’un contentieux international encore actif.

La portée diplomatique est donc double. Vers l’Afrique, Paris cherche à inscrire son geste dans une relation renouvelée avec un continent où la mémoire coloniale pèse lourdement sur les rapports politiques.
Vers la Caraïbe, le signal est tout aussi important : il ouvre une brèche dans laquelle les sociétés antillaises peuvent inscrire leurs propres demandes de reconnaissance, d’égalité réelle et de réparation structurelle.
Reconnaître pour étudier n’est pas encore réparer. Mais c’est, pour Paris, sortir d’un demi-siècle de prudence.
Ce qu’Accra engage pour les Antilles françaises
Pour la Martinique et la Guadeloupe, cette convergence revêt une portée singulière. Ces territoires occupent une position que peu partagent : ils appartiennent à la fois à l’espace caribéen façonné par l’histoire esclavagiste – et à la CARICOM, à laquelle la Martinique a adhéré – et à la République française, c’est-à-dire au camp des anciennes puissances que le cadre d’Accra interpelle.
Cette double appartenance peut les placer au cœur des débats à venir, mais elle les expose aussi à une contradiction. Lorsque le plan en dix points de la CARICOM réclame réparation aux puissances coloniales, où se situent des collectivités françaises elles-mêmes héritières directes de la plantation ?







