Il y a des phrases qui ne sont pas seulement des dérapages. Elles sont des révélateurs. Lorsque le député tunisien Tarek Mehdi affirme au Parlement qu’« une Africaine ne peut pas être violée », sous les rires d’une assemblée, ce n’est pas un accident de langage. C’est une vision du monde.
Car que dit réellement cette phrase ?
Elle est prononcée à l’occasion d’un débat où il nie la réalité des violences sexuelles subies par des migrantes, pourtant documentées. Elle installe une hiérarchie entre les femmes, suggérant que certaines ne seraient pas des victimes légitimes, parce que noires et, par conséquent… laides. Elle procède, enfin, à une forme de déshumanisation : si une femme ne peut être violée, c’est qu’elle est placée en dehors du champ même de la dignité et du droit.
Ce glissement est fondamental.
Il ne s’agit plus seulement de racisme. Il s’agit d’un système où la victime disparaît, où la violence devient impensable parce que celle qui la subit est rendue invisible, frappée d’inexistence.
Depuis 2023, sous l’impulsion du président Kaïs Saïed, les migrants subsahariens sont devenus en Tunisie les figures commodes d’un échec politique plus profond. Le vocabulaire du complot, du « grand remplacement », l’assignation identitaire ont progressivement quitté les marges pour s’installer au cœur du discours d’État. Ce basculement n’est pas anodin. Il fabrique des ennemis. Il banalise l’exclusion. Il autorise des rires là où il devrait y avoir silence et gravité.
Mais l’essentiel n’est pas seulement tunisien.
Ce qui se joue là-bas nous concerne, nous Martiniquais, au premier chef. Non pas par proximité géographique, mais par mémoire. Nous savons ce que signifie être nié dans son humanité. Nous savons ce que produisent les hiérarchies raciales lorsqu’elles deviennent des instruments politiques ou d’exploitation économique. Nous savons aussi que le racisme commence souvent par des mots tolérés.
Il serait confortable de regarder ailleurs, de considérer que ces dérives appartiennent à d’autres sociétés. Ce serait une erreur. Car toute banalisation du racisme, où qu’elle se produise, élargit le champ de l’acceptable ailleurs. Ce qui est dit à Tunis peut, demain, être repris, adapté, légitimé sous d’autres latitudes.
Refuser toute forme de ségrégation, ce n’est pas seulement condamner les outrances les plus visibles. C’est refuser les glissements progressifs, les justifications contextuelles, les silences complices. C’est affirmer que la dignité humaine ne se négocie pas selon l’origine, la couleur, le statut — et le lieu.
En effet, forts de son histoire, nous devons éviter l’ambiguïté. Notre communauté porte une exigence : celle de nommer clairement les dérives, partout où elles surgissent, et de rappeler que nul ne peut être placé en dehors du cercle de l’humanité
Gérard Dorwling-Carter





