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    Caraïbe

    État d’urgence à Trinidad : la spirale sécuritaire

    juin 8, 2026Aucun commentaire
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    Depuis décembre 2024, Trinidad-et-Tobago enchaîne les états d’urgence. Des gangs ciblent désormais policiers, magistrats et gardiens de prison. Un engrenage qui interroge tout l’arc antillais.

    Le 3 mars 2026, la présidente Christine Kangaloo déclare un nouvel état d’urgence. C’est le quatrième en moins de dix-huit mois. Ce pays de 1,5 million d’habitants, voisin de la Martinique, passe désormais plus de temps sous régime d’exception qu’en état de droit ordinaire.

    État d’urgence : une mécanique qui s’accélère

    Le précédent état d’urgence avait expiré le 31 janvier 2026. À peine un mois après, une nouvelle proclamation intervient en mars. Dès lors, le Parlement vote son extension de trois mois – par 26 voix contre 12 – fixant son terme au 17 juin 2026.

    À la veille de cette échéance, le gouvernement annonce une nouvelle prorogation. Elle s’étendra jusqu’en septembre, à débattre au Parlement le 10 juin. En somme, Trinidad-et-Tobago aura vécu sous état d’urgence environ dix des quatorze derniers mois.

    Les chiffres expliquent en partie cette fuite en avant. En 2024, le pays enregistre 623 homicides. Cela représente un taux de 45,7 pour 100 000 habitants, parmi les plus élevés de la région. Environ 43 % de ces meurtres sont directement gang-related. Et 81 % des victimes meurent sous les balles d’une arme à feu.

    Des gangs qui s’en prennent à l’État

    Ce qui frappe les observateurs, c’est l’audace nouvelle des organisations criminelles. Lors de la réunion du Conseil de sécurité nationale du 3 mars, trois responsables présentent des renseignements convergents. Des menaces crédibles planent sur des policiers, des gardiens de prison et des magistrats.

    Les gangs ne se contentent plus d’éliminer leurs rivaux. Ils s’en prennent désormais à Port of Spain, Laventille et au couloir Est-Ouest. Ils ciblent maintenant ceux qui incarnent la puissance publique. Cette évolution qualitative – d’une violence criminelle à une violence anti-institutionnelle – constitue un saut redouté.

    Environ 180 gangs opèrent sur le territoire trinidadien. Les plus puissants – Sixx et Rasta City – se livrent depuis 2017 à une guerre fratricide. Ils se disputent le contrôle du trafic de drogue et de l’extorsion. Des groupes vénézuéliens s’y sont également implantés, profitant de la proximité.

    Par ailleurs, les armes alimentant ce bain de sang proviennent en majorité des États-Unis. Elles sont acheminées via les mêmes routes maritimes que la cocaïne colombienne. Ces flux se dirigent vers l’Europe et le Canada.

    État d’urgence permanent : solution ou impasse ?

    La Première ministre Kamla Persad-Bissessar défend une politique de « tolérance zéro ». Elle autorise les arrestations sans mandat. Elle permet la suspension de la liberté sous caution. Elle déploie massivement les forces armées aux côtés de la police.

    Ces mesures affichent des résultats partiels. Le taux d’homicides recule à environ 27 pour 100 000 en 2025. Cependant, l’opposition au People’s National Movement les juge insuffisantes. Elle les considère surtout dangereuses pour les libertés publiques.

    « Un état d’urgence n’a jamais été conçu pour devenir une gouvernance permanente », déclare Pennelope Beckles du PNM. Son parti envisage un recours juridique pour contester la nouvelle prorogation. L’UNC utilise ces mesures pour étouffer la dissidence autant que les gangs, selon lui.

    Cette critique recoupe celle d’économistes régionaux. Ils estiment que la sécurisation répétée masque des problèmes structurels profonds : pauvreté, inégalités, corruption. L’économie souterraine – drogue et paris illégaux – irrigue aussi une partie du tissu commercial légal.

    De surcroît, le projet ZOSO a été rejeté au Sénat en janvier 2026. Ce texte visait à créer des zones de sécurité renforcée avec perquisitions sans mandat. Le gouvernement se retrouve ainsi privé d’un outil législatif clé. Cela accentue sa dépendance à l’état d’urgence.

    Une leçon pour tout l’arc caribéen

    Pour les autres îles de la Caraïbe, Trinidad offre une leçon à méditer. La dynamique criminelle est en effet régionale. La Jamaïque, la Barbade, Sainte-Lucie et Antigua-et-Barbuda voient toutes leurs indicateurs criminels se dégrader depuis 2023.

    En Barbade comme à Antigua, les chefs d’État ont dû négocier des trêves entre gangs rivaux. Cela montre que l’option sécuritaire pure atteint rapidement ses limites. Neanmoins, Trinidad comporte une spécificité géopolitique : sa proximité immédiate avec le Venezuela.

    La position de Trinidad sur le « couloir de la cocaïne » la rend stratégique. Cependant, la Martinique et la Guadeloupe ne sont pas imperméables à ces flux. Elles constituent des relais potentiels vers l’Europe. Par conséquent, la crise sécuritaire de Trinidad n’est pas un phénomène exotique – c’est l’image accélérée d’un risque partagé.

    Plus largement, l’état d’urgence à Trinidad-et-Tobago illustre les limites d’une approche exclusivement répressive. Sans politiques sociales durables, sans lutte contre la corruption, sans coopération régionale renforcée, ce régime ne sera jamais qu’un anesthésique. Il repousse la douleur sans soigner la blessure.

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