Depuis le printemps 2026, la Force anti-gangs mandatée par l’ONU est officiellement opérationnelle en Haïti. Face à des bandes criminelles qui contrôlent près de 90% de Port-au-Prince, cette mission militarisée peut-elle vraiment changer la situation sur le terrain ?
Une Force anti-gangs enfin opérationnelle
Le compte à rebours a pris fin au tournant du printemps 2026. La Force anti-gangs – connue sous l’acronyme GSF (Gang Suppression Force) – est désormais officiellement opérationnelle en Haïti. Elle remplace la Mission multinationale d’appui à la sécurité dirigée par le Kenya.
Cette mission antérieure avait montré ses limites face à l’ampleur de la crise. La nouvelle structure dispose d’effectifs cinq fois supérieurs et d’un mandat considérablement élargi : mener des opérations contre les gangs, sécuriser les infrastructures vitales, épauler la Police nationale d’Haïti et préparer des élections libres.
Il s’agit d’une rupture d’échelle sans précédent. La résolution du Conseil de sécurité a été adoptée par douze voix pour et trois abstentions – celles de la Chine, du Pakistan et de la Russie. Ce vote illustre les tensions géopolitiques persistantes autour de la question haïtienne.
5 500 effectifs et 200 millions de dollars : un déploiement inachevé
La Force anti-gangs doit atteindre 5 500 policiers et militaires étrangers. Dix-huit pays se sont engagés à fournir des contingents. Le Tchad notamment a annoncé l’envoi de 1 500 soldats répartis en deux bataillons.
Sur le plan financier, le Fonds fiduciaire a dépassé les 200 millions de dollars. Le Qatar figure parmi les contributeurs récents avec plusieurs dizaines de millions de dollars. Cependant, ces moyens financiers ne compensent pas encore le retard opérationnel.
En mai 2026, le déploiement effectif demeure très partiel. De nombreuses communautés restent exposées à la violence gangstère. L’absence de présence militaire suffisante crée un vide opérationnel dangereux sur le terrain.
Port-au-Prince assiégée : une crise qui déborde les frontières
Les bandes armées contrôlent aujourd’hui environ 90% de Port-au-Prince. Elles étendent progressivement leur emprise vers des zones rurales autrefois épargnées. En 2025, plus de 9 000 personnes ont été tuées.
Plus de 1,4 million d’habitants se trouvent déplacés à l’intérieur du pays – un niveau record. Ce que les statistiques peinent à traduire, c’est la composition de ces gangs. Selon les estimations onusiennes, entre 30 et 50% de leurs membres seraient des enfants.
Ce chiffre glaçant soulève une question fondamentale. Comment une force militarisée peut-elle répondre à une crise qui est autant sociale et générationnelle que sécuritaire ? La réponse reste largement incertaine.
Un enjeu caribéen majeur pour la région
La crise haïtienne n’est pas une affaire lointaine pour la Martinique et les îles de la région. Elle irrigue les flux migratoires et alimente les réseaux de passeurs. L’ensemble de l’espace caribéen se trouve fragilisé.
Le CARICOM, qui regroupe les États de la Communauté caribéenne, suit de près l’évolution et réclame une réponse internationale à la hauteur des enjeux. La résolution 2793 du Conseil de sécurité a marqué un tournant diplomatique.
Or, la Force anti-gangs ne constitue pas une solution en soi. Elle peut ouvrir des corridors humanitaires et desserrer l’étau sur certains quartiers. Mais sans reconstruction de l’État, sans programme de désarmement crédible et sans perspective économique, elle risque de rester insuffisante.
Reconstruction d’État : la vraie question
La vraie question n’est pas si la Force anti-gangs peut gagner une bataille militaire. C’est si la communauté internationale financera, sur la durée, la reconstruction d’un pays. Des décennies d’instabilité, de catastrophes naturelles et d’ingérences extérieures ont méthodiquement désarticulé Haïti.
La transition politique à haut risque que l’ONU tente d’accompagner dépendra largement de cet engagement financier à long terme. Pour Haïti, le compte à rebours n’a pas de fin programmée.





