Le rachat de La Mauny, Trois-Rivières et Duquesne pose une question politique : comment préserver une activité économique tout en permettant l’accès à la terre ? Le 3 novembre, le préfet a autorisé Les Bienheureux à reprendre les actions détenues par Campari dans Bellonie et Bourdillon Successeurs, avec une obligation de cession d’environ 160 hectares. Le compromis sera utile si les terres promises deviennent réellement accessibles.
Ce que recouvrent les 160 hectares
Campari vend les actions d’une société dont les filiales possèdent ou exploitent des terres. Les parcelles ne changent pas directement de propriétaire, mais celui qui contrôle les sociétés change. La loi Sempastous permet précisément d’examiner ces prises de contrôle et leurs conséquences sur l’accès au foncier.
Dans son communiqué du 3 novembre, la CTM rappelle que Serge Letchimy a alerté le préfet et saisi la SAFER dès le 6 octobre. Elle présente l’accord comme le résultat d’une mobilisation menée avec Louis-Félix Glorianne, président de la SAFER, pour réserver 160 hectares à la diversification agricole. L’objectif affiché est d’installer des agriculteurs, de consolider des exploitations et de développer les productions vivrières.
Cette présentation appelle toutefois une précision décisive. La répartition annoncée par la préfecture comprend 35,5 hectares agricoles, 118,4 hectares de forêt et 6,4 hectares de mangrove. Les terres agricoles représentent un peu plus du cinquième du total. Affirmer que les 160 hectares seront consacrés à la diversification agricole, sans expliquer cette répartition, peut laisser croire qu’ils seront tous disponibles pour de nouvelles cultures.
La forêt et la mangrove ont une valeur propre, essentielle à la protection du territoire. Des activités apicoles pourraient trouver place dans certains espaces boisés. Cela ne transforme pas ces espaces en champs cultivables. Pour apprécier le progrès annoncé vers l’autonomie alimentaire, il faut identifier les surfaces effectivement exploitables, leur état et les productions qu’elles peuvent accueillir.
Des terres accessibles à quelles conditions
Même les 35,5 hectares agricoles appellent des précisions. Certaines parcelles pourraient servir à régulariser des exploitants déjà présents. Sécuriser leur occupation serait utile : un agriculteur a besoin d’un titre durable pour investir et solliciter des financements. Mais cette régularisation doit être distinguée des installations nouvelles. Il faut donc savoir quelle surface sera effectivement libre et combien de projets pourront être accueillis.
Le mot « compensation » peut également tromper. Il s’agit de terres à céder, sans que l’annonce permette de conclure à une mise à disposition gratuite. Qui financera leur acquisition ? À quel prix seront-elles ensuite proposées ? Acheter suppose des moyens financiers ; un bail suppose un loyer compatible avec les revenus de l’exploitation. Si ces conditions écartent les candidats disposant de peu de moyens, l’ouverture promise restera théorique.
Il faut parallèlement préserver l’activité des distilleries et leur approvisionnement en canne. Le rhum agricole participe à l’économie martiniquaise ; fragiliser son outil de production aurait un coût. Cette exigence doit s’articuler avec la diversification des cultures. Les nouvelles exploitations auront besoin d’eau, d’accès, de financements et de débouchés. Distribuer des parcelles sans préparer les conditions de leur exploitation exposerait les bénéficiaires à l’échec, comme cela se voit par ailleurs.
Des engagements dont il faudra rendre compte
Le calendrier réclame aussi une explication. La préfecture annonce une cession dans les trois ans. Le code rural prévoit que les engagements conditionnant l’autorisation soient réalisés sous six mois, avec une prolongation possible de six mois. Une première cession à la SAFER et une attribution ultérieure aux agriculteurs pourraient relever de calendriers distincts. Seuls l’autorisation et ses annexes permettront de comprendre le montage retenu. Il serait prématuré de conclure à une irrégularité ; cette question doit néanmoins recevoir une réponse.
L’État et la SAFER doivent donner accès aux éléments permettant de suivre l’accord : parcelles concernées, occupation actuelle, échéances et conditions d’attribution. Le maintien annoncé de la vocation agricole pendant trente ans devra être contrôlé. Un bilan public doit préciser les hectares effectivement cédés, les installations réalisées et les projets encore en attente.
La CTM revendique une avancée pour la souveraineté alimentaire. Elle doit maintenant contribuer à en rendre les résultats vérifiables. La Martinique peut accueillir un repreneur et exiger que cette transaction bénéficie aussi à ceux qui veulent travailler la terre. Le succès du compromis se mesurera aux exploitations sécurisées, aux agriculteurs installés et à leur capacité de vivre de leur travail. C’est de ces résultats que les acteurs de ce dossier devront rendre compte.
Gérard Dorwling-Carter





