L’angle d’attaque de Césaire est posé dès les premières lignes : il existe, dit-il, deux Schœlcher. Celui de la cinquième République, brandi par les officiels « véritables imposteurs » pour faire pièce aux partis de gauche, et le vrai Schœlcher, celui que Césaire revendique. Le premier est célébré par les préfets, généraux et amiraux, mais sans le peuple. Le second, dans ses propres écrits, reconnaissait la part prise par les « combattants de l’ombre et de la nuit » : marrons et insurgés. Cette distinction n’est pas un point d’érudition. Elle est l’armature de tout le discours, et conditionne ce qui se joue à Trénelle ce jour-là : la commémoration d’une émancipation conquise, non reçue.
« Une liberté non pas octroyée mais arrachée de haute lutte. Une émancipation non pas concédée mais conquise. »
Quatre insurrections, une vérité
Pour démontrer son propos, Césaire fait parler Schœlcher lui-même, citant son décompte des révoltes martiniquaises au XIXe siècle : 1811, 1822, 1823, 1831. Quatre insurrections en trente ans, dont la conjuration générale de 1831 « éclate au cri de la liberté et la mort ». De cette statistique, Césaire tire une thèse philosophique : depuis qu’il y a réunion d’hommes, les opprimés n’ont jamais rien obtenu des oppresseurs que par la force. Cette loi d’airain, le maire de Fort-de-France refuse d’en exempter l’histoire coloniale. Dans cette histoire, dit-il, il n’y a place « ni pour l’idylle, ni pour la bucolique, ni pour les nuits du 4 août ». La violence reste, ici comme ailleurs, l’accoucheuse de l’histoire.
« Depuis qu’il y a réunion d’hommes, les opprimés n’ont jamais rien obtenu des oppresseurs que par la force. »

Pourquoi 1848 ne suffisait pas
Vient alors la démonstration technique, presque calendaire, du discours. Le décret du 4 mars 1848 institue une commission. Celui du 27 avril prévoit l’abolition deux mois après promulgation locale. Césaire fait le compte : un mois pour que le texte parvienne aux colonies, deux mois encore avant qu’il soit applicable. On arrive à août, juste à temps pour les planteurs, qui suppliaient la commission de reculer l’abolition « pour laisser à la récolte le temps de s’achever ». Pire encore, la République glisse à la réaction dès mai 1848 : massacres d’ouvriers par le général Cavaignac en juin, ambiance forcenée à Paris. Dans un tel climat, la loi d’émancipation aurait, selon Césaire, pu être « tenue pour lettre morte, sinon purement et simplement abrogée ». À ses yeux, le 22 mai 1848 a tout simplement empêché ce reflux.
L’arrêté Rostoland du 23 mai
Pendant que ministres et directeurs de l’Intérieur multiplient les appels à la patience – « confiance dans les blancs », « confiance dans les noirs », « patience, espérance, union, ordre et travail » -, la population esclave de Saint-Pierre, dit Césaire, décide autrement. Elle a attendu deux siècles, et jure de ne pas attendre une seconde de plus. Le 22 mai 1848, la ville se soulève, l’habitation des Abbayes est incendiée, les combats font 35 morts. Le gouverneur Rostoland comprend cette fois ce qu’il faut comprendre. Dès le lendemain, son arrêté du 23 mai 1848 stipule, en son article premier, que « l’esclavage est aboli à partir de ce jour à la Martinique ». Ce que Paris repoussait à l’été, Saint-Pierre l’a obtenu en vingt-quatre heures.
« Le nègre n’est plus l’objet, il est le sujet. Il ne reçoit plus la liberté, il la prend. »
La statue, le sujet et l’objet
La dernière partie du discours est consacrée à René-Corail. Césaire compare trois statues : celle qui trône devant le Palais de justice de Fort-de-France, où une jeune fille libérée envoie un baiser à son libérateur Schœlcher ; le bronze de la mairie, où un nègre tordu de douleur voit la France lui rompre les fers ; et l’oeuvre de Trénelle. Les deux premières sont d’inspiration européenne : elles glorifient le libérateur blanc, l’esclave y est receveur. La statue de René-Corail, elle, montre une combattante martiniquaise, larme à la main, brandissant une arme « comme ses ancêtres la sagaie ». Pour Césaire, ce déplacement est décisif : « le nègre n’est plus l’objet, il est le sujet ». Seul un artiste martiniquais pouvait, dit-il, porter cette vision. Cette inversion iconographique est aussi politique : elle congédie le récit paternaliste pour installer celui de l’insurrection.
Trois rues, trois symboles
Le discours s’achève sur deux décisions municipales que Césaire profite de l’inauguration pour rendre publiques. La place sur laquelle se tient la statue devient officiellement Place du 22 mai. Et la rue qui y mène depuis Trénelle prend le nom de Gérard Nouvet, jeune lycéen tombé sous les coups de la police lors du voyage de Pierre Messmer en Martinique. Ce choix, Césaire l’inscrit dans le « long martyrologue » du peuple martiniquais. La place se trouve ainsi au confluent de trois axes : la rue Jean-Jacques Rousseau (la pensée révolutionnaire), le boulevard Patrice Lumumba (l’action anticolonialiste), et la rue Gérard Nouvet (la jeunesse martyre). Trois rues, trois symboles, qui résument à eux seuls la trajectoire d’un peuple. Le discours se termine sur un cri qui n’a pas vieilli : « Vive la Martinique ! »
Une grille de lecture toujours active
Le discours de Trénelle reste une grille de lecture pour comprendre comment la Martinique se souvient de son histoire. À l’approche du 22 mai 2026, relire Aimé Césaire revient à se demander quelle place le récit officiel laisse, aujourd’hui encore, à celles et ceux qui prirent les armes pour cesser d’attendre. La question dépasse la commémoration. Elle interroge le présent.
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Discours récupéré sur le site : www.interventions-democratiques.fr







