Dans cette tribune, Aymeric Réman, étudiant en master à la Florence School of Transnational Governance de l’Institut universitaire européen, part du mouvement lycéen et de la vie chère pour poser une question : l’urgence a-t-elle une géographie ? Il relit le « choc en retour » d’Aimé Césaire à la lumière des crises qui gagnent aujourd’hui l’Hexagone.
L’urgence a-t-elle une géographie ?
Aux marges de l’attention, au cœur de la République.
La crise sociale qui atteint désormais la France hexagonale n’est pas une rupture imprévisible. Elle est le retour au centre de réalités longtemps maintenues à sa périphérie.
La périphérie ne fait pas que révéler les angles morts du centre. Elle le met à l’épreuve.
Le problème n’est donc pas seulement que la crise existe. C’est qu’elle ne semble devenir nationale qu’au moment où elle devient visible depuis Paris.
C’est toute la question du choc en retour.
En Martinique, la mobilisation contre la vie chère a commencé le 5 février 2009. Depuis, malgré les mobilisations, les annonces et les promesses, le sentiment d’inégalité demeure. La vie chère n’est pas seulement une question de prix. Elle est une expérience quotidienne de renoncement, de dépendance et de distance entre l’égalité proclamée et la réalité vécue.
Le malaise scolaire raconte une histoire comparable. À Mayotte, le lycée du Nord était bloqué dès le 31 août. En Guyane, des élèves s’étaient mobilisés dès le 7 septembre, avant que la contestation ne gagne plusieurs villes de la France hexagonale.
Les difficultés dénoncées sont connues : manque de moyens, établissements dégradés, classes surchargées, conditions d’études inégales. Elles ne sont pas apparues lorsque la mobilisation a atteint Paris. Elles ont simplement changé de visibilité.
Alors, l’urgence a-t-elle une géographie ?
Le 23 octobre, le président de la République a reçu une vingtaine de représentants d’organisations lycéennes à l’Élysée. La rencontre devait notamment porter sur les inquiétudes et les revendications des lycéens, parmi lesquelles la rénovation des établissements, l’amélioration des conditions d’études et l’avenir de Parcoursup.
Mais les informations publiques disponibles ne permettent pas d’établir si les jeunes des Outre-mer y étaient représentés. La question mérite d’être posée : les lycéens ultramarins ont-ils eu la même possibilité de faire entendre leur voix au sommet de l’État ?
Une telle représentation devrait aller de soi. Non pour opposer les jeunesses françaises, mais pour s’assurer que la République écoute chacune d’elles avec la même attention.
Un lycéen guyanais ne porte pas une revendication moins française parce qu’il la formule depuis la Guyane. Un lycéen mahorais ne devient pas moins citoyen parce que son établissement se trouve à plusieurs milliers de kilomètres de Paris.
Le sujet dépasse donc l’oubli et l’invisibilisation des Outre-mer. Il touche à la distribution de l’attention politique : quels problèmes deviennent urgents, quels citoyens sont reçus, quelles colères entrent dans l’agenda national et lesquelles restent à distance ? L’égalité des droits suffit-elle lorsque l’attention, elle, demeure inégalement distribuée ?
Dans notre République, l’égalité ne se mesure pas seulement aux droits proclamés. Elle se mesure aussi à l’attention accordée à ceux qui les réclament. Car si l’égalité fixe un principe, la fraternité, elle, nous oblige à le faire vivre, partout et pour tous, quelle que soit la distance qui sépare les citoyens du pouvoir central.
Des réponses existent, et certaines vont dans le bon sens. Mais l’enjeu est de les concevoir avec les populations concernées, à partir de leurs réalités, et de les inscrire pleinement dans une ambition républicaine commune.
Le 13 octobre dernier, l’Assemblée nationale a dévoilé une plaque en hommage à Aimé Césaire, qui y siégea durant près de quarante-huit ans. Honorer Césaire ne saurait pourtant consister seulement à inscrire son nom dans les murs du Palais-Bourbon. Cela suppose aussi de prendre au sérieux ce qu’il nous a légué comme matière à penser.
Dans le Discours sur le colonialisme, Césaire évoquait le « choc en retour » : le retour vers les sociétés européennes de violences et de logiques de domination qu’elles avaient longtemps accepté de voir s’exercer ailleurs.
Les crises d’aujourd’hui ne se confondent pas avec celles qu’il décrivait. Mais son expression invite à poser une question toujours actuelle : que révèle un pays lorsqu’il ne prend pleinement conscience de certaines de ses fractures que lorsqu’elles atteignent son centre ?
L’Hexagone commence peut-être à entendre ce que les Outre-mer disent depuis longtemps. Ce serait une avancée considérable. Encore faut-il que cette écoute ne s’arrête pas lorsque l’attention médiatique se détournera.
Les populations d’outre-mer ne demandent pas un traitement de faveur. Elles demandent à être reconnues comme une partie de la France à part entière, et non comme une partie de la France entièrement à part.
Car une revendication martiniquaise est aussi une revendication française.
Le lieu où une revendication est formulée ne devrait jamais déterminer la vitesse à laquelle elle est entendue.
C’est cela, le véritable choc en retour.
Aymeric RÉMAN
Aymeric RÉMAN est étudiant en master à la Florence School of Transnational Governance de l’Institut universitaire européen (EUI), actuellement en échange à la Hertie School de Berlin. Il est titulaire d’un bachelor en relations internationales et sciences politiques de l’ILERI.




