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    Home » Littérature et sociologie, des humanités indispensables. Par André Lucrèce
    Tribunes

    Littérature et sociologie, des humanités indispensables. Par André Lucrèce

    janvier 19, 2026Aucun commentaire
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    Dans ce texte, André LUCRÈCE rend hommage à Émile Ollivier, écrivain et sociologue haïtien, et rappelle le lien fort qui existe entre la littérature et la sociologie. À travers des exemples, des mythes et des références, il montre que ces deux disciplines aident à mieux comprendre le monde, les sociétés et les réalités humaines d’aujourd’hui.


    Littérature et sociologie, des humanités indispensables

    Il y a quelques années, j’ai reçu une lettre d’Emile Ollivier – écrivain et sociologue haïtien vivant au Canada – saluant généreusement la sortie de mon livre Société et modernité, livre à propos duquel il me posait quelques questions concernant le devenir de nos pays, engageant par là un dialogue que nous avons poursuivi chaque fois que l’occasion nous fut donnée.

    Je lui avais fait parvenir un texte que j’avais écrit sur le mythe de la Guiablesse, mythe martiniquais, qui l’avait beaucoup intéressé et il me faisait savoir, en réponse, que cela lui avait donné des idées d’écriture. Ce n’est que plus tard que j’ai compris la relation entre cette réflexion que j’avais menée sur ce mythe et la nouvelle d’Emile Ollivier intitulée « Une nuit, un taxi ».

    Si j’attire votre attention sur cette nouvelle parue dans son livre dont le titre est Regarde, regarde les lions, c’est que nous y retrouvons l’illustration du motif que j’ai choisi pour rendre hommage à Emile Ollivier, décédé il y a quelques années, à savoir le rapport étroit qu’entretiennent quelquefois ceux qui, comme Emile et comme moi-même, sont à la fois écrivain et sociologue.

    Dans cette nouvelle où un chauffeur de taxi haïtien affirme avoir rencontré, sur le Pont Jacques-Cartier à Montréal, le jour de la Saint Jean, une âme errante, sorte de Guiablesse moderne. L’auteur écrit ceci avec son humour habituel : « Habitant depuis assez longtemps ce pays, ayant fait à l’école de l’exil tous les apprentissages, ayant reçu maints diplômes, ayant été décoré de bien des honneurs et présenté comme un modèle réussi de citoyen intégré, j’ai souvent été appelé à la rescousse, chaque fois que les autorités se heurtaient à des difficultés d’ordre social, législatif ou simplement humain afin d’aider à limiter les dégâts. » Ce dont, nous martiniquais, nous avons bien besoin aujourd’hui, nous qui découvrons chaque jour, par radio et journaux, au petit matin un relevé de cadavres criblés de flèches féroces pendant nos nuits pour reprendre le vocabulaire théologique et littéraire de Racine et de Pascal du XVIIème siècle.

    Il y a là, en réalité, une définition commune, une définition du sociologue et de l’écrivain : décodeur d’humanité aidant à limiter les dégâts en allant au plus près de la vérité des choses. Seule diffère la méthode. Le passage par la fiction caractérise généralement l’écrivain qui met les mots au service de la cause, mais tous deux travaillent sur le réel. Ce réel est fait essentiellement d’existences humaines confrontées au monde et à son instabilité. Mais ce réel-là est forcément masqué par quelque chose qui, en partie, l’engendre grâce à l’évènement fécond de la langue. C’est pour cette raison que Valéry, dans un texte majeur, définit lui-même la société comme « l’empire des fictions ». En effet, la société, ne pouvant asseoir son ordre uniquement par des forces contraignantes, invente des fictions toutes aussi puissantes au point que certaines deviennent réalité.

    « L’ordre, dit Valéry, exige donc l’action de choses absentes, et résulte de l’équilibre des instincts par des idéaux. (…). Les rites, les formes, les coutumes, accomplissent le dressage des animaux humains, répriment ou mesurent leurs mouvements immédiats. » Nous sommes donc, s’agissant de la société, quelques fois dans des logiques fictionnelles auxquelles on a recours. Ecrivains et sociologues s’attachent à la construction ou à l’analyse du visible, afin de révéler les existences substantielles qui sont devenues réalités. C’est aux citoyens de construire une civilisation dans la société humaine qui est la nôtre, afin de se débarrasser du ressentiment et de pratiquer une réceptivité créatrice.

    Parmi les premiers à avoir tenté, au demeurant malgré lui et avec quelques craintes, de concevoir une synthèse de la littérature et de la sociologie, il y a un homme proche de Tropiques et de Césaire en particulier : Michel Leiris. Sa tentative s’exprime dans le texte intitulé « Le sacré dans la vie quotidienne », dans le passage du nous à ce je, si prisé du roman français de notre époque dont on ne sait s’il porte vraiment son nom, tant il relève de l’intimité. Suivra alors L’Âge d’homme, un livre où Michel Leiris s’expliquera sur sa tentative. Il y reviendra notamment dans le texte publié plus tard en quelque sorte en préface, « De la littérature considérée comme une tauromachie », celle-ci, la littérature, n’étant pas seulement un doux loisir, mais aussi un révélateur de notre réalité.

    Il s’agit de bien comprendre cette chose essentielle : c’est qu’à partir de la littérature ou de la sociologie, nous sommes amenés à construire une vision d’ensemble du monde. Il faut avoir à l’esprit que dans la vie sociale, tout « un édifice d’enchantements » peut faire son œuvre. C’est ce qui nous permet alors d’espérer de la vie et d’orienter l’action humaine dans la prise de conscience de ce qui enrichit notre humanité. Sinon, c’est le chaos généré par la décivilisation.

    André LUCRECE

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