Parmi les 380 élèves de la promotion X2025 qui descendront les Champs-Élysées le 14 juillet, l’un d’eux portera dans ses pensées un établissement de Ducos. Gabriel a effectué sa Formation Humaine au lycée Paulette Nardal, où il a accompagné des lycéens martiniquais jusqu’à la finale nationale d’un concours scientifique.
Le défilé du 14 juillet est chaque année un moment de fierté pour les élèves de l’École polytechnique. Cette fois, l’un des jeunes ingénieurs qui fouleront le pavé parisien a choisi d’y associer un tout autre décor : les salles de classe du lycée Paulette Nardal de Ducos. Volontaire pour cette opération de communication, Gabriel ne souhaite pas d’abord parler de lui, mais du travail mené par les équipes éducatives martiniquaises. Dans le cadre des Cordées de la réussite, il a accompagné des lycéens sur un projet de voiture autonome pilotée par l’intelligence artificielle. Présenté au concours Sciences Factor dans la catégorie égalité filles-garçons, ce projet a atteint la finale nationale, décroché la deuxième place et reçu le prix spécial Coup de foudre, une distinction saluée par une lettre du ministre de l’Éducation nationale. Une belle démonstration du dynamisme des élèves de Ducos et des liens qui se tissent entre la Martinique et l’une des grandes écoles françaises, à travers le Pôle Égalité des Chances de Polytechnique. Rencontre…
A suivre dans l’article suivant : Le lycée Paulette Nardal revient sur la genèse du projet, ses ambitions en matière d’égalité filles-garçons et les perspectives ouvertes pour les élèves.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots : votre parcours, votre région d’origine et ce qui vous a mené à l’École polytechnique ?
Je m’appelle Gabriel, je suis Belge et j’ai grandi toute ma vie près de Bruxelles. Après l’équivalent du lycée en Belgique, j’ai intégré l’Université Libre de Bruxelles pour suivre une formation d’ingénieur. Au fil de mon parcours, j’ai eu envie de me lancer un nouveau défi. C’est mon frère qui m’a fait découvrir l’École polytechnique. En découvrant son programme, notamment sa formation humaine et son approche multidisciplinaire, je me suis dit que c’était l’école parfaite. J’ai postulé via la filière universitaire pendant ma deuxième année de licence, passé les concours en troisième année, et j’ai été admis. Plutôt que de poursuivre mon master en Belgique, j’ai choisi de rejoindre Paris et l’X.
En quoi consiste la Formation Humaine à Polytechnique, et comment avez-vous été amené à la réaliser en Martinique ?
À l’Ecole polytechnique, les élèves ont six à sept mois pour effectuer un stage. Pour les Français, il peut être militaire ou civil, tandis que les étudiants étrangers, comme moi, font une formation civile. L’objectif est de découvrir un nouvel environnement, de sortir de son cadre habituel et de développer des qualités humaines au contact de réalités très différentes de celles que l’on rencontre dans notre vie quotidienne d’élève.
Ayant toujours vécu en Belgique, l’idée de partir hors de la métropole m’a tout de suite attiré : une opportunité de gagner en autonomie et de quitter le cocon familial. Parmi les destinations proposées pour les stages extra-européens, c’est la Martinique qui a retenu mon attention. Le projet des Cordées de la réussite m’a semblé être un projet à la fois noble et enrichissant. C’est aussi une façon de découvrir un nouveau cadre de vie tout en m’investissant dans un projet qui a du sens.
Connaissiez-vous le territoire avant cette mission ? Quelles ont été vos premières impressions à votre arrivée au lycée Paulette Nardal ?
Je connaissais uniquement de nom. Quand je suis arrivé, le paysage de la Martinique m’a particulièrement impressionné. J’ai découvert un nouveau cadre de vie et j’ai reçu un accueil exceptionnel ; dès mon atterrissage, le proviseur est venu me chercher à l’aéroport. Le soir même, je rencontrais les élèves de prépa, et dès le lendemain, les professeurs et les autres étudiants. L’ambiance était chaleureuse et je me suis tout de suite senti à l’aise, comme chez moi.

Concrètement, quel a été votre rôle auprès des lycéens autour du projet de voiture autonome pilotée par l’intelligence artificielle ?
Dans le cadre des Cordées de la réussite, nous devions mener un projet scientifique avec les élèves. Avec Paul, un autre polytechnicien en mission au lycée Schœlcher, nous avons choisi de développer une voiture autonome pilotée par l’intelligence artificielle. Par la suite, Oleksandra nous a rejoints et nous avons encadré les élèves en nous répartissant en deux groupes, avec une alternance chaque semaine.
Mon rôle consistait à les accompagner tout au long du projet, aussi bien sur les aspects théoriques que pratiques. Pour les notions scientifiques, nous cherchions d’abord à faire émerger leurs propres idées avant de construire ensemble les concepts plus techniques. Lors des phases de réalisation, nous leur laissions un maximum d’autonomie, en intervenant uniquement lorsqu’ils rencontraient une difficulté ou s’engageaient dans une mauvaise direction. L’objectif était qu’ils soient pleinement acteurs de leur apprentissage et qu’ils développent leur capacité à résoudre les problèmes par eux-mêmes.
Pourquoi ce projet a-t-il été présenté dans la catégorie égalité filles-garçons, et comment cette dimension s’est-elle traduite au quotidien ?

Nous avons choisi de présenter ce projet dans la catégorie égalité filles-garçons avec une équipe 100 % féminine, car cette dimension était au cœur de notre démarche. Notre projet portait sur l’intelligence artificielle appliquée à la voiture autonome, un domaine où la question des biais est essentielle. Si les IA sont conçues uniquement par des hommes, elles risquent de reproduire une vision incomplète de la société. Nous voulions montrer que la diversité des profils est indispensable pour développer des technologies plus justes et plus représentatives.
Au quotidien, cette démarche s’inscrivait aussi dans les actions menées par le lycée Paulette Nardal en faveur de l’égalité. L’établissement développe notamment des classes à horaires aménagés en mathématiques et en sciences (CHAMS), organise des sorties culturelles réservées aux jeunes filles et propose des rencontres avec des ingénieures afin d’encourager les vocations scientifiques. Notre projet s’intégrait pleinement dans cette dynamique.
Que représente pour vous la deuxième place à la finale nationale du concours Sciences Factor, ainsi que le prix spécial Coup de foudre ?
Cette deuxième place à la finale nationale de Science Factor, ainsi que le prix spécial Coup de foudre, représentent une immense fierté. La semaine précédant l’audition, nous avons travaillé sans relâche avec les quatre élèves, Mme Fourneau, leur professeure référente, et Oleksandra, l’autre polytechnicienne, pour préparer cette échéance. Honnêtement, je ne m’attendais pas à un tel résultat.
Lors de l’audition, le jury a été impressionné par la qualité de la présentation des élèves, au point de ne poser que très peu de questions avant de les féliciter.
Cette reconnaissance a une valeur toute particulière, car nous représentions un petit lycée face à des établissements beaucoup plus importants. Obtenir la deuxième place, recevoir un prix créé spécialement pour notre projet et une lettre de félicitations du ministre de l’Éducation nationale montre qu’il existe de véritables talents dans les territoires ultramarins.

Quel souvenir gardez-vous des lycéens et des équipes éducatives de Ducos ?
Les dernières semaines au lycée de Ducos ont été marquées par beaucoup de gratitude, aussi bien de la part des élèves que des équipes éducatives. Les élèves avaient notamment organisé, de leur propre initiative, un repas en mon honneur pendant leurs heures de mathématiques, un geste qui m’a beaucoup touché et que les professeurs ont soutenu avec enthousiasme.
J’ai également partagé un repas avec les élèves de seconde, dans une ambiance très conviviale. Beaucoup m’ont confié qu’ils s’étaient inscrits aux jeux mathématiques que j’animais sans vraiment savoir à quoi s’attendre, mais qu’ils avaient accroché dès la première séance.
Du côté des enseignants, j’ai aussi reçu énormément de bienveillance. Certains m’ont pris sous leur aile dès mon arrivée et j’ai eu le plaisir de partager un dernier repas avec eux avant mon départ.
Plus qu’un souvenir précis, je retiens surtout une multitude de moments de partage, les liens que nous avons créés et le sentiment d’avoir été pleinement intégré et apprécié. Une expérience humaine inoubliable.

Pourquoi avoir souhaité défiler le 14 juillet en portant précisément ce message sur la Martinique ?
Je me dis que c’est une manière de mettre en avant ce qui se passe en Martinique. Je n’y suis resté que sept mois, mais j’ai vraiment eu l’impression d’y être comme à la maison. J’y ai développé un véritable attachement et je me suis senti, d’une certaine façon, un petit peu martiniquais. Comme je ne connaissais pas d’autre élève polytechnicien Martiniquais, j’avais envie de porter, à ma petite échelle, cette partie de la France avec moi et d’être fier de la représenter lors du défilé du 14 juillet.

Que cette expérience vous a-t-elle apporté, sur le plan humain comme professionnel ?
Cette expérience m’a beaucoup apporté, aussi bien sur le plan humain que professionnel. Humainement, elle m’a permis de gagner en confiance en moi. C’était la première fois que je me retrouvais seul dans un environnement totalement nouveau, où je devais construire mon propre chemin. Jusqu’alors, j’avais souvent suivi les traces de mon grand frère, que ce soit à l’école ou dans mes activités. En Martinique, j’ai dû créer mes propres repères, aller vers les autres et construire de nouvelles relations. Moi qui suis plutôt timide, cela m’a vraiment fait grandir.
Cette expérience m’a aussi ouvert l’esprit. J’y ai découvert une autre manière de vivre, avec un rythme plus apaisé que celui auquel on est habitué en métropole. Cela m’a appris à relativiser et à prendre davantage de recul sur certaines situations.
Sur le plan professionnel, le fait d’enseigner et d’encadrer des groupes d’élèves m’a permis de développer des qualités essentielles comme l’autorité lorsqu’elle est nécessaire, la patience, l’adaptation et le sens des responsabilités. En résumé, cette expérience m’a fait grandir, tant sur le plan personnel que professionnel.
Comment décririez-vous les liens entre Polytechnique et les territoires ultramarins, à travers le Pôle Égalité des Chances ?
Les liens entre Polytechnique et les territoires ultramarins restent encore assez limités, notamment parce que ces territoires sont encore peu représentés au sein des promotions. Le Pôle Égalité des Chances joue justement un rôle essentiel pour créer un pont entre ces territoires et l’École. À travers des initiatives comme les Cordées de la réussite ou le X-Science Camp, cela permet de transmettre des informations concernant l’orientation, d’accompagner les élèves dans leur choix et de leur montrer que cette voie est accessible. Le message est simple : avec du travail, mais aussi de la confiance en soi, il est possible d’intégrer l’École. C’est une première porte d’entrée qui, je l’espère, contribuera à renforcer la représentation des territoires ultramarins au sein de Polytechnique.
À suivre dans l’article suivant :
Le lycée Paulette Nardal revient sur la genèse du projet, ses ambitions en matière d’égalité filles-garçons et les perspectives ouvertes pour les élèves.






