En août 2026, les prix à la consommation ont progressé de 1,7 % sur un an en Martinique, selon l’Insee. Un rythme modéré, qui ne dit rien du niveau des prix : la dernière comparaison de l’Insee, réalisée en 2022, situait les prix martiniquais environ 14 % au-dessus de ceux de l’Hexagone, et l’alimentation près de 40 % plus chère. Dans cette tribune, Jean-Luc Marc décrit ce que la vie chère change au quotidien des familles et défend plusieurs pistes : transparence sur la formation des prix, production locale, organisation des importations et suivi public des mesures.
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Par Jean-Luc Marc
Le moment le plus douloureux ne se situe pas toujours au passage en caisse. Il commence parfois quelques minutes plus tôt, devant un rayon.
On prend un produit, on regarde son prix, puis on le repose. On compare deux marques. On remplace la viande par quelque chose de moins cher. On renonce à un fruit, à un produit d’hygiène ou à cette petite douceur que l’on voulait offrir aux enfants. Arrivé à la caisse, on découvre pourtant que le panier coûte encore trop cher.
Ce geste devenu presque banal — prendre, regarder, hésiter, reposer — raconte une réalité profondément martiniquaise. Celle de femmes et d’hommes qui travaillent, élèvent leurs enfants, accompagnent leurs parents âgés et ont malgré tout le sentiment que leur salaire ou leur retraite ne suffit plus.
La vie chère n’est pas seulement une question économique. Elle touche à la dignité.
Elle oblige certaines familles à choisir entre se nourrir correctement, payer leur facture d’électricité, entretenir leur voiture ou faire face à une dépense de santé. Elle crée de l’inquiétude chez les personnes âgées. Elle fragilise les familles monoparentales. Elle donne aux jeunes le sentiment qu’il leur sera toujours plus difficile de construire leur avenir ici.
Une inflation modérée ne signifie pas que les prix sont bas
Les chiffres les plus récents doivent être lus avec précision. En août 2026, les prix à la consommation ont augmenté de 1,7 % sur un an en Martinique. Cette progression était même inférieure à celle enregistrée au niveau national.
On pourrait donc être tenté de conclure que la situation s’améliore. Mais ce serait confondre deux réalités différentes.
L’inflation mesure la vitesse à laquelle les prix augmentent. Elle ne dit pas à quel niveau ils se trouvent déjà. Un prix peut augmenter moins rapidement tout en demeurant beaucoup trop élevé.
La dernière grande comparaison territoriale réalisée par l’Insee établissait ainsi que les prix étaient globalement supérieurs d’environ 14 % en Martinique par rapport à l’Hexagone. Pour les produits alimentaires, l’écart atteignait environ 40 %.
Voilà pourquoi tant de Martiniquais ne reconnaissent pas leur quotidien lorsqu’on leur annonce un ralentissement de l’inflation. Ils ne vivent pas dans un pourcentage. Ils vivent avec le montant inscrit au bas du ticket de caisse.
Comprendre sans chercher des excuses
Notre insularité représente une contrainte réelle. Une grande partie de ce que nous consommons doit être acheminée par bateau ou par avion. À cela s’ajoutent les coûts du transport, du stockage, de l’énergie, des assurances, de la manutention et de la distribution.
Mais l’insularité ne peut pas devenir une explication automatique à laquelle nous nous résignerions.
Nous devons pouvoir comprendre comment se forme le prix d’un produit entre son départ du fournisseur et son arrivée dans notre caddie. Combien coûte réellement son transport ? Quelle part provient de la fiscalité ? Quel est le poids de la logistique ? Quelles marges sont appliquées à chaque étape ? La concurrence fonctionne-t-elle suffisamment ?
Poser ces questions ne signifie pas désigner sans preuve des coupables. Cela signifie demander de la transparence dans un territoire où chaque euro compte.
La confiance ne pourra revenir que si les consommateurs disposent d’informations claires, accessibles et régulièrement actualisées. La construction des prix ne doit plus être réservée aux spécialistes. Chaque Martiniquais doit pouvoir comprendre pourquoi il paie un produit à ce niveau.
Reconnaître les avancées sans se satisfaire du provisoire
Le protocole de lutte contre la vie chère a produit des résultats qu’il serait injuste d’ignorer.
Selon le cinquième bilan publié par les services de l’État, les produits appartenant aux 54 familles relevant du dispositif « CTM-État » ont enregistré une baisse moyenne de 11,3 % par rapport aux prix observés avant la signature du protocole. Les 15 familles de produits relevant du dispositif « État+ » ont baissé en moyenne de 4,7 %.
Ces résultats prouvent qu’une intervention coordonnée peut avoir un effet concret sur les prix.
Mais ils montrent également les limites d’une réponse concentrée sur une sélection de produits. Une famille ne vit pas uniquement avec les références inscrites dans un protocole. Elle doit aussi se loger, se déplacer, s’habiller, communiquer, entretenir son habitation et parfois acheter des produits correspondant à des besoins médicaux particuliers.
Les mesures d’urgence sont nécessaires pour soulager immédiatement les ménages. Elles ne peuvent cependant pas remplacer une transformation durable de notre économie.
Produire davantage ici, mais dans des conditions réalistes
Nous parlons depuis longtemps de production locale. Pourtant, produire en Martinique demeure difficile.
Nos agriculteurs affrontent le prix du matériel, les problèmes d’accès à l’eau, les aléas climatiques, la difficulté de trouver des terres disponibles et la concurrence des produits importés. Certains travaillent beaucoup sans parvenir à vivre correctement de leur activité.
Demander aux Martiniquais de consommer local ne suffit donc pas. Encore faut-il permettre aux producteurs de fournir régulièrement des produits de qualité à des prix accessibles.
Cela passe par la protection du foncier agricole, l’accompagnement des jeunes exploitants, l’amélioration de l’irrigation, la transformation des produits sur place et une meilleure organisation de leur distribution. Nos cantines, nos établissements publics et nos structures médico-sociales peuvent également contribuer à créer des débouchés réguliers pour la production martiniquaise.
Produire localement ne supprimera pas toutes les importations. Mais chaque produit que nous pouvons raisonnablement cultiver, transformer ou fabriquer ici représente de la valeur, des emplois et une part de dépendance en moins.
Repenser aussi notre manière d’importer et de distribuer
Tout ne pourra pas être produit en Martinique. Nous devons donc également agir sur ce que nous continuerons à importer.
La mutualisation des achats, du transport et du stockage peut permettre de réduire certains coûts. Le développement de plateformes logistiques mieux organisées mérite d’être étudié. La coopération avec les territoires voisins de la Caraïbe doit devenir une réalité économique et non rester un simple discours prononcé lors des conférences.
Nous devons aussi soutenir les petits commerces, les coopératives et les circuits de proximité. Une économie dans laquelle quelques acteurs seulement contrôlent l’essentiel de l’approvisionnement et de la distribution finit toujours par fragiliser la concurrence et le choix des consommateurs.
Passer de la colère à une politique de résultats
La colère exprimée contre la vie chère est légitime. Mais elle ne pourra trouver de réponse durable que dans une politique suivie, évaluée et rendue publique.
Chaque mesure annoncée devrait être accompagnée d’un objectif, d’un calendrier et d’un bilan accessible à tous. Les baisses de prix obtenues doivent être vérifiées dans le temps. Les engagements non respectés doivent être identifiés. Les dispositifs efficaces doivent être renforcés et ceux qui ne fonctionnent pas doivent être corrigés.
Il ne s’agit pas d’opposer les consommateurs, les producteurs, les commerçants, les distributeurs et les transporteurs. Tous participent à la vie économique du territoire. Il s’agit de construire des règles plus transparentes et un modèle dans lequel chacun peut vivre dignement de son travail sans que le consommateur soit toujours celui qui supporte le poids final du système.
La vie chère ne se combattra durablement ni par des slogans ni par quelques baisses ponctuelles. Elle exige une transformation profonde de notre manière de produire, d’importer, de transporter et de distribuer.
Vivre en Martinique ne devrait jamais être un luxe. C’est à cette exigence simple, profondément humaine et légitime que nous devons désormais répondre.
Jean-Luc MARC




