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Yaourts CITO : une aventure entrepreneuriale martiniquaise

Yaourts CITO : une aventure entrepreneuriale martiniquaise
février 08
05:17 2021

Savez-vous que les Yaourts CITO viennent d’entrer dans leur 48ème année d’existence ? Bienvenue dans ce récit entrepreneurial narré par Steeve Germanicus, responsable administratif et financier de l’entreprise, et fils des deux co-fondateurs de la structure.

La Société Martiniquaise Yaourt Cito (SMYC) existe donc depuis 1973, et a été créée par les parents de notre ‘’narrateur’’. Marié en 1971, en France, le couple décide,après 10 ans sans retour au péyi natal, qu’ils viendront en vacances en Martinique retrouver leurs familles respectives(qui n’avaient pu se rendre dans l’Hexagone pour leur mariage). A l’époque le père de notre interlocuteur est facteur et peintre en bâtiment, sa mère employée d’une société de travaux comptables. La naissance de Steeve Germanicus fait alors que Monsieur et Madame doivent reporter leur retour au péyi à janvier 1973, pour des vacances d’une durée cumulée de 4 mois. Cependant, au terme de ce qui devait être un séjour, le père de notre interlocuteur décide que la France, sé pri fin. Le couple habite alors chez une amie, Françoise-Pierrette Guioubly – patronne du célèbre restaurant Djòl Dou à Fort-de-France – qui à l’époque tenait une blanchisserie au quartier TSF, à Foyal. « Mes parents ont toujours été comme ça : dès que l’un dit ‘ting’, l’autre dit ‘bang’ », raconte Steeve Germanicus dans un sourire, « et là ils se disent ‘’mais qu’est-ce qu’on va faire comme travail ?’’ ». Et cette amie, au cours d’une conversation, de leur lancer : « Et si vous faisiez des yaourts ? ». Ayant trouvé une recette « sur une boîte de lait concentré non sucré », le couple s’essaie donc à la production, en petites quantités, et vendent la petite voiture initialement achetée pour les 4 mois de vacances, afin d’investir dans une petite estafette. « Il leur restait alors 250 francs ; c’est comme ça qu’ils ont démarré », indique Steeve Germanicus. Parti en France afin de régler les formalités inhérentes au retour au péyi, le père de notre interlocuteur en profite pour suivre un stage de 2 semaines, dans une société de production de yaourts. « A l’époque mes parents les réalisaient de façon très archaïque », poursuit notre interlocuteur, « ils remplissaient à la louche, ils n’avaient pas d’impression donc ils écrivaient, à l’envers, ‘’Maison CITO’’ et le parfum du yaourt sur les capsules en aluminium, pour que ça sorte en relief, à l’endroit(sourire). Et la chance qu’ils ont eue, c’est que cette époque-là marquait le début de l’essor des petits libres-services. Ils ont donc commencé à livrer des surfaces comme MERCURE, UNIMAG etc., mais juste 10 yaourts (sourire). » Une histoire entrepreneuriale était en marche.

« Mes parents ont répondu : ‘’on a 3 bassines et 2 faitouts’’ »

Vos parents étaient-ils des pionniers en 1973, ou la concurrence, martiniquaise, existait-elle déjà à l’époque ? « Il y avait déjà les yaourts Courville et les yaourts Litée, qui commençaient à être distribués dans les cantines », indique Steeve Germanicus. Avant de poursuivre : «A l’époque mes parents sont allés voir la banque, qui leur a dit ‘’qu’est-ce quevous avez ?’’. Ils ont répondu ‘’on a 3 bassines et 2 faitouts (rires). » Le responsable de devancer alors notre prochaine question. « Ma mère est une demoiselle Citony, et son ‘’petit nom’’ c’était Cito », partage-t-il, « mon père a trouvé ça original, et c’était parti ! ». Puis, la famille s’installe dans un petit immeuble de la Rue Marat, aux Terres Sainvilles à Fort-de-France. « Mes parents louaient ce petit immeuble de trois niveaux », raconte Steeve Germanicus, « on habitait en haut et ils produisaient en bas. » A l’époque la petite entreprise ne compte pas encore d’employé.e.s, mais bénéficie de koudmen. « Mes parents n’avaient pas de chambre froide, d’ailleurs ils allaient souvent glacer les yaourts dans les épiceries », poursuit Steeve Germanicus, « ils ne pouvaient pas acheter de lait en gros, donc achetaient des petites boîtes de lait ; c’était vraiment un travail très artisanal. A l’époque faire 400 yaourts leur prenait 16 heures de temps. Et comme ils n’avaient pas d’étuve, ils ne sertissaient pas (ne fermaient pas, ndr) les capsules tout de suite ; ils avaient des cirés transparents qu’ils lavaient à chaque fois et posaient sur les pots, disposés sur des tables. Ils mettaient un couvercle en ciré, sur lequel ils mettaient ensuite des draps en laine, et ainsi de suite. Ils faisaient donc une sorte de mille-feuilles, et c’est comme ça que les yaourts prenaient parce qu’il faut qu’ils soient à 45 degrés : c’est à cette température que les ferments coagulent, que le lait se gélifie, se solidifie, et se transforme en yaourt. »

« Mes parents se sont serrés la ceinture au maximum, et cette maison a été payée en 5 ans »

A partir de quand l’entreprise a-t-elle commencé à bien fonctionner, et donc prendre de l’ampleur ? « Mes parents étaient réguliers, donc ça a pris assez vite », répond Steeve Germanicus, « les gens trouvaient le goût original : c’était vraiment le yaourt fait maison. C’est d’ailleurs ça leur réussite : tout en faisant quelque chose de semi-industriel, voire d’industriel aujourd’hui, ils ont réussi à garder ce goût artisanal. » En 48 ans d’activités, Yaourt CITO a forcément connu des baisses de forme, non ? « Oui mais mes parents ont toujours réussi à fonctionner en autofinancement », répond le dirigeant, « ils n’ont jamais eu d’aides jusqu’à ce projet-là (l’actuel site de l’entreprise, ndr). Et mon père est resté en ‘’entreprise individuelle’’ durant de nombreuses années – c’est en 2000 que nous sommes passés en SARL -, c’était une entreprise individuelle, donc avec ses fonds personnels, et même notre maison qui était potentiellement en danger. Mais le bouche-à-oreille a bien fonctionné pour l’entreprise, et mes parents ont travaillé sans cesse, d’arrache-pied. D’ailleurs la seule fois où mon père a fermé l’entreprise c’était en 1982, car nous partions en vacances en famille, en France, 10 ans après le lancement des Yaourts CITO. Mais même en vacances, il est allé marchander des machines conditionneuses (rires). C’est d’ailleurs à partir de là que nous avons commencé à être davantage automatisés. » Cependant en 1977, un incendie contraint le père de Steeve Germanicus de trouver de nouveaux locaux. Et c’est « grâce à Fernand Ho Hio Hen » que le co-fondateur de l’entreprise trouve ces locaux en un lieu longtemps associé à Yaourt CITO : le Lotissement La Norville, à Balata. Nous sommes alors en 1978 : la famille habite à l’étage de la nouvelle maison, et l’atelier de production est installé en bas. « Mes parents se sont serrés la ceinture au maximum, et cette maison a été payée en 5 ans », glisse alors notre interlocuteur, avec une fierté quasi palpable.

« Mon père était vu par certains comme un ‘’apatride’’, surtout à cette époque-là »

A partir de quand la concurrence de l’importation a-t-elle commencé à être une réalité peut-être problématique pour Yaourt CITO ? « Cette concurrence ne nous a jamais posé problème, jusqu’à ce jour », assure Steeve Germanicus, « nous sommes en sous-production, et c’est ça notre ‘’malheur’’. C’était déjà le cas à La Norville, parce que nos chambres froides étaient trop petites : quand elles étaient pleines il fallait arrêter de produire. Mais nous avons surtout constaté cela après 2009 : la demande était de plus en plus importante, etnous n’y répondions pas. » Nous reviendrons sur cette réalitéde production, grandement problématique pour l’entreprise. Mais revenons un instant à cette installation à La Norville, qui contenait peut-être déjà, en germe, les causes du départ de l’espace de production de ce lieu. « Quand mes parents sont arrivés là-bas, en 1978, ils n’ont pas été bien vus par les voisins », explique notre interlocuteur en effet, « c’était un lotissement privé, avec beaucoup de fonctionnaires qui y habitaient, donc mon père était vu par certains comme un ‘’apatride’’, surtout à cette époque-là. Mais bon, avec le caractère qu’ils ont mes parents leur ont tenu tête (sourire). » Un départ de La Norville également lié à une carence ensurfaces de stockage. Depuis, seule la maison familiale demeure à Balata. L’évocation du passé par Steeve Germanicus, lui fait alors partager cet autre souvenir. « A l’époque mes parents avaient une machine à pédale(s) », débute-t-il, « un bac en forme de V, dans lequel ils versaient le lait, et 6 buses avec un petit ressort. Quand vous appuyiez sur la pédale, le lait coulait dans les pots ; les 6 buses remplissaient 6 pots en même temps, et ainsi de suite. A l’époque la base des pots de yaourt était plus large que le haut, et mes parents sertissaient les pots à la main. Par la suite ils ont utilisé des espèces de ‘’poings’’ ; il y avait des tables disposées dans l’atelier, sur lesquelles on étalait les pots ; ensuite ma mère commençait par ‘’pré-sertir’’ les capsules sur les pots, avec ses doigts, et mon père passait avec ses ‘’poings’’. Ils ont réalisé des milliers de pots comme ça. » Lonnè èk rèspé ba yo, est-on en droit de penser.

« Cette unité est faite pour produire 30.000 yaourts par jour »

« Dix à onze » salarié.e.s composent l’entreprise aujourd’hui, plus précisément deux chauffeurs-livreurs, trois personnes à la production, une à la pré-production et une autre à la post-production (« pour le dispatching »), un « responsable qualité », un vendeur et une personne chargée du merchandising (« qui va placer les produits, notamment en rayons des grandes surfaces »). Yaourt CITO traite avec 2 fournisseurs, poursuit Steeve Germanicus au sujet de l’ingrédient essentiel, le lait, qui vient d’Europe et est acheté à des distributeurs de Martinique. Une production soumise par conséquent à plusieurs  aléas, notamment ceux des mouvements sociaux portuaires et du transport maritime. « Il y a 600.000 pots dans les conteneurs que nous commandons », indique alors notre interlocuteur, « et on produit près de 2,8 millions de pots de yaourts par an. Donc tous les deux mois et demi, il faut qu’on conteneur arrive. Nous produisons quotidiennement, et quand tout va bien on pourrait produire 15.000 yaourts par jour, avec les outils que nous avons actuellement. Mais cette unité est faite pour pouvoir en produire 30.000 par jour. » Steeve Germanicus nous apprend alors que les martiniquais sont les premiers consommateurs de yaourts par habitant au monde – comme quoi il n’y pas que le champagne à truster les premières places sous nos cieux. D’ailleurs quels mots le responsable met-il sur ce qui fait grandement le succès des yaourts CITO, à savoir leur goût ? « Notre forte concentration en lait, la densité du lactose, qui contribue à la fermeté de nos yaourts et exalte leurs arômes », souligne-t-il, « aussi notre procédé de fabrication, qui donne ce goût caramélisé. » Des arômes qui proviennent de 2 fournisseurs (« l’un dans la Caraïbe et l’autre en France », glisse Steeve Germanicus) pour une gamme offrant pas moins de 18 parfums. « Notre pot est unique, c’est l’opercule qui change en fonction des parfums », explique alors le dirigeant, « c’est peut-être moins intéressant pour nous dans les rayons, parce que c’est moins commercial, mais les gens ont pris l’habitude et nous sommes toujours restés dans ce que nous savons faire : les yaourts aromatisés étuvés, que nous avons constamment améliorés en essayant de garder au maximum ce goût authentique. »

« On a toujours voulu mailler l’ensemble du territoire au niveau des commerces de proximité »

La crise sanitaire et les deux périodes de confinement ont-elles impacté les activités de l’entreprise ? « Pas tant que ça ; on a pu travailler et il y avait toujours de la demande », répondSteeve Germanicus, « mais durant le premier confinement on a eu une perte très importante dans les hypermarchés, car ils étaient moins accessibles, il y avait la queue, il fallait montrer ‘’patte blanche’’ pour y entrer, etc. On a eu 30 à 40% de pertes dans les hypermarchés. Mais comme on a toujours voulu vendre à ‘’tout le monde’’, nos ventes dans les petits libres-services de proximité ont rattrapé ces pertes. Heureusement qu’on n’a pas mis tous nos œufs dans le même panier (sourire), on a toujours voulu mailler l’ensemble du territoire au niveau des commerces de proximité ; on n’a pas beaucoup de place partout, mais on est présents partout. Et nos concurrents, qui d’ailleurs vendent plus que nous – qui ne représentons même pas 10% du marché – reconnaissent que nous faisons un bon produit. » Steeve Germanicus revient alors sur cette « sous-production » des Yaourts CITO, évoquant des « erreurs » commises (« comme c’était la première fois qu’on montait une usine ») ; des erreurs – et autres écueils – ayant notamment conduit à 2 années négatives en termes de résultats pour l’entreprise, en 2017 et 2018. « Notre unité actuelle est prévue pour 3 machines, 3 conditionneuses, et je n’en utilise qu’une seule ou une ‘’et demie’’ », déplore grandement le dirigeant. Depuis décembre 2016, le siège et site de production de Yaourt CITO se trouve au quartier Pont de Chaînes, à Fort-de-France. Un projet initié dès 2007, mais qui traversa plusieurs péripéties – notamment dans le montage du dossier ainsi que les négociations de prêtsbancaires -, qui connut un long et compliqué processus d’acquisition de terrain, des retards dans le début des travaux, etc. Un site de production qui, in fine, aura été financé à 65% par feu le Conseil régional et par les « fonds européens ».

« La seule manière de diminuer ces durées, c’est d’avoir les machines que nous voulons »

Aujourd’hui comment se porte l’entreprise et quels sont vos objectifs pour l’année qui débute ? « L’objectif est déjà d’équilibrer les comptes », souligne Steeve Germanicus, « nous avons eu un résultat positif en 2019 – où nous avons davantage produit – mais pas assez positif pour rattraper ces résultats négatifs de 2017 et 2018. Vous savez, si les banques ne nous suivent pas nous autofinancerons les machines dont nous avons besoin. On ne peut pas produire la quantité de yaourts que nous voulons, on est toujours en train de ‘’jongler’’, du coup les magasins nous disent ‘’on ne va pas gagner d’argent avec un rayon vide, donc on va rétrécir votre place dans ce rayon ou la donner à l’entreprise qui a des produits à vendre’’. On a beaucoup fait de choses par nous-mêmes, donc on a fait des économies. Mais le problème avec cette façon de faire, c’est qu’on doit être partout à la fois, toujours ‘’au four et au moulin’’. Même si elle est insuffisante, notre production prend ‘’tout’’ notre temps. Car il faut savoir que l’ensemble du processus de production d’un yaourt, dure pratiquement 8 heures : la préparation du lait, la ‘’chambre chaude’’ et ses 4 heures de durée, puis la chambre froide, etc. Et la seule manière de diminuer ces durées, c’est d’avoir les machines que nous voulons. » Pawòl-la di.

Et Steeve Germanicus de conclure par cet autre constat.« En Martinique il n’y a pas beaucoup de petites entités qui produisent », débute le dirigeant, « les grands groupes ont plusieurs entreprises, donc peuvent se permettre d’avoir des employé.e.s qui ne sont dédié.e.s qu’à la maintenance des machines. Moi je ne peux pas embaucher un employé qui s’occupera exclusivement de machines, dont il faut parfois s’occuper 2 à 3 fois par mois. Je ne peux pas mettre quelqu’un là, en train d’attendre que la machine ait un problème ou tombe en panne (rires). Donc vous êtes obligés de sous-traiter ; mais même en faisant ça vous avez du mal parce que la production, avec les automates etc., est quelque chose de très spécifique, pour laquelle vous ne trouvez pas forcément les gens pour vous aider. Donc vous êtes parfois obligé d’attendre que le fournisseur vous envoie un technicien de métropole, ce qui coûte super cher. Il faut donc trouver le matériel qui fera que vous trouverez quelqu’un sur place, en Martinique, pour l’entretien. » Ce ne sera pas là le premier challenge relevé par les Yaourts CITO : l’entreprise a 48 ans d’expertise en la matière.

                                                                                                                                                          Mike Irasque


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