Des héritages, des mémoires, des sols et des droits
Le colloque entend remettre la question de la terre au centre d’une réflexion scientifique et territoriale collective. Historiens, géographes, juristes, spécialistes de la donnée et de l’intelligence artificielle, professionnels du foncier, acteurs publics et représentants de la société civile confronteront leurs analyses autour de quatre dimensions complémentaires : les héritages historiques de la propriété ; les mémoires et les rapports vécus à la terre ; la géohistoire, la cartographie et les données foncières ; enfin, le droit, l’indivision, la transmission et les usages effectifs de la terre.
Présentation
Organisé à l’initiative du GIP Indivision Martinique et du CNRS (UMR PHEEAC / CIRESC), le colloque entend remettre la question de la terre au centre d’une réflexion scientifique et territoriale collective. Il s’inscrit dans la filiation du colloque organisé en 1998 par GEODE Caraïbe et de l’ouvrage qui en est issu, « La question de la terre dans les colonies et départements français d’Amérique, 1848-1998 », sous la coordination de Maurice Burac et André Calmont. Il prolonge également les recherches conduites dans le cadre de l’ANR REPAIRS sur les réparations, compensations et indemnités au titre de l’esclavage (ANR-15-CE33-0007).
La terre constitue en Martinique un objet à la fois historique, spatial, juridique, économique, social, environnemental et mémoriel. Pourtant, les connaissances qui lui sont consacrées demeurent largement dispersées entre disciplines, institutions, professions et corpus documentaires. Le présent colloque propose de remettre la question de la terre au centre d’une réflexion scientifique collective, près de trente ans après le colloque organisé en 1998 par GEODE Caraïbe. Il entend à la fois reprendre cette filiation scientifique, mesurer les transformations intervenues depuis lors et ouvrir de nouvelles perspectives à partir des outils contemporains de la recherche : géohistoire, systèmes d’information géographique, exploitation de données foncières, analyse diachronique, prosopographie et traitement assisté par intelligence artificielle de corpus historiques et juridiques. L’ambition n’est donc pas seulement de réunir des travaux consacrés au foncier martiniquais, mais de contribuer à constituer la terre et le foncier en objet scientifique transversal, en articulant quatre dimensions : les héritages, les mémoires, les structures spatiales et les droits. Fidèle à l’ambition des « sciences avec et pour la société » (SAPS), le colloque mettra ces connaissances en dialogue avec les savoirs professionnels, institutionnels et citoyens. Il s’achèvera par un forum prospectif associant chercheurs, praticiens, collectivités, professionnels du foncier et société civile.
Argumentaire scientifique
Reprendre une question scientifique près de trente ans après
En novembre 1998, un colloque pluridisciplinaire organisé par l’équipe GEODE Caraïbe de l’Université des Antilles et de la Guyane faisait du foncier dans les départements français d’Amérique un objet de réflexion collective. Ses actes paraissaient en 2000 sous le titre La question de la terre dans les colonies et départements français d’Amérique, 1848-1998 (Karthala, série Terres d’Amérique, vol. 3), sous la coordination de Maurice Burac et André Calmont. L’ouvrage posait déjà le dossier foncier comme l’une des clés du développement des territoires antillais. Il retraçait un « combat pour la terre » dont l’abolition de 1848 constituait un moment déterminant, et analysait ses transformations successives jusqu’aux tensions foncières de la fin du XXe siècle.
Près de trente ans plus tard, il apparaît nécessaire de rouvrir ce dossier. Le colloque La Martinique face à la question de la terre s’inscrit directement dans cette filiation. Il en reprend délibérément une partie de l’intitulé, prolonge son horizon chronologique jusqu’à aujourd’hui et propose d’en réexaminer les hypothèses à partir des transformations contemporaines du territoire et du renouvellement des sources, des méthodes et des outils de la recherche.
Cette interrogation s’est notamment poursuivie au sein de l’ANR REPAIRS, Réparations, Compensations et Indemnités au titre de l’esclavage (Europe-Amériques-Afrique), XIXe-XXIe siècles. Les recherches conduites dans ce cadre ont permis de renouveler l’étude de la terre par la géohistoire foncière, l’analyse des trajectoires de propriété, la prosopographie des bénéficiaires de l’indemnité coloniale de 1849 et l’exploitation de sources historiques jusqu’alors peu articulées entre elles.
Un hommage scientifique au Professeur Maurice Burac
Le colloque s’ouvrira par un hommage au professeur Maurice Burac, géographe pionnier à l’Université des Antilles et de la Guyane, fondateur en 1988 du centre GEODE Caraïbe et co-coordinateur du volume publié en 2000. Cet hommage ne relève pas seulement de la commémoration. Il rappelle que la constitution du foncier antillais en objet scientifique doit beaucoup à une école de géographie attentive à l’articulation des territoires, des sociétés et des représentations spatiales. Le colloque entend reprendre cet héritage pour le confronter aux questions et aux outils du présent.
Une question scientifique redevenue une urgence territoriale
À cette filiation scientifique répond aujourd’hui une actualité institutionnelle particulièrement forte. Les travaux parlementaires récents consacrés au foncier ultramarin ont notamment souligné le rôle de l’indivision, des difficultés de titrement et de l’insuffisante lisibilité de la propriété dans les dynamiques de vacance immobilière, les blocages successoraux, les tensions familiales et, plus largement, les capacités d’aménagement et de développement des territoires.
La question foncière ne saurait toutefois être réduite à la seule indivision. Celle-ci constitue plutôt l’une des manifestations contemporaines d’une question plus vaste : comment une société insulaire marquée par une histoire particulière de la propriété, de l’esclavage, de l’émancipation, de la transmission et de l’occupation du sol produit-elle, transforme-t-elle et régule-t-elle son rapport à la terre ? C’est cette question que le colloque souhaite remettre au travail.
Trois angles morts scientifiques
Malgré l’existence de nombreux travaux, les connaissances sur le foncier martiniquais demeurent sectorisées et rarement mises en cohérence. Trois difficultés apparaissent particulièrement structurantes.
La première concerne l’angle mort du XIXe siècle. Alors même que cette période est décisive dans la transformation des rapports sociaux et juridiques à la terre, les structures foncières demeurent difficiles à représenter spatialement à l’échelle de l’île. La deuxième concerne les trajectoires de propriété. Comment suivre sur plusieurs générations les mécanismes de transmission, de division, de concentration ou de recomposition des propriétés lorsque les données nominatives sont dispersées, hétérogènes ou difficilement exploitables ? La troisième tient à l’écart entre propriété formelle et usages effectifs de la terre. Les titres ne disent pas tout des occupations, des usages, des arrangements familiaux, des transmissions informelles, des prescriptions acquisitives ou des rapports vécus à la terre. Ces trois angles morts conduisent à dépasser une conception strictement cadastrale ou juridique du foncier.
Faire du foncier un objet socio-spatial
Le parti pris scientifique du colloque consiste ainsi à considérer le foncier comme un objet socio-spatial, produit par l’interaction entre des structures juridiques, des rapports sociaux, des héritages historiques, des pratiques spatiales, des représentations culturelles et des politiques publiques. Ce positionnement est explicitement non manichéen. Il ne s’agit ni de rechercher dans le passé une explication mécanique du présent, ni d’effacer le poids des héritages historiques. Il s’agit de comprendre ce qui persiste, ce qui se transforme et ce qui apparaît.
Cette perspective conduit à mettre en débat trois lectures possibles du foncier martiniquais : celle de l’inertie historique des structures ; celle de dynamiques économiques et institutionnelles générales dont l’insularité amplifierait les effets ; et celle, probablement plus féconde, d’une hybridation entre héritages de longue durée et recompositions contemporaines.
De nouvelles capacités d’objectivation
Cette ambition bénéficie aujourd’hui d’un renouvellement important des méthodes. La vectorisation des cartes anciennes, la comparaison diachronique, les systèmes d’information géographique, l’analyse multi-échelles, la prosopographie, le croisement de bases de données et le traitement assisté par intelligence artificielle de corpus historiques, fonciers, successoraux ou contentieux permettent d’interroger autrement les continuités et les ruptures.
Ces approches ouvrent notamment la possibilité de passer de l’étude de situations ponctuelles à la reconstitution de trajectoires foncières, c’est-à-dire de suivre dans l’espace et dans le temps les transformations de la propriété, de l’occupation et des usages. Le colloque entend ainsi contribuer à rapprocher des recherches aujourd’hui conduites notamment au Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages (CIRESC), au sein de l’UMR PHEEAC, à Sciences Po Paris et dans différents laboratoires, institutions et services producteurs de données.
De la connaissance à l’action publique
Cette ambition scientifique rencontre directement les interrogations du GIP Indivision Martinique : quelles connaissances produire, acquérir, croiser et territorialiser pour accompagner les processus de sortie d’indivision et de titrement ? La réponse ne peut être uniquement technique. Elle suppose de comprendre les trajectoires historiques qui ont produit les situations contemporaines, les représentations sociales attachées à la terre, les pratiques réelles d’occupation et les mécanismes juridiques de transmission.
Le colloque entend ainsi contribuer à transformer une accumulation de données et de savoirs en intelligence collective du foncier martiniquais, susceptible d’éclairer à la fois la recherche et l’action publique.
Problématique générale et questions de recherche
La problématique générale du colloque peut être formulée ainsi : comment comprendre la configuration foncière contemporaine de la Martinique en articulant héritages historiques, mémoires et représentations de la terre, trajectoires spatiales de la propriété, usages effectifs et transformations du droit ?
Cette interrogation générale se décline en trois questions directrices :
1. Reconstituer : comment documenter et spatialiser les structures foncières anciennes, notamment au XIXe siècle, malgré les lacunes cartographiques et documentaires ?
2. Suivre : comment reconstituer dans le temps les trajectoires de propriété, de transmission, de division, de concentration et de recomposition foncière ?
3. Articuler : comment mettre en relation propriété formelle, occupations, usages, pratiques sociales, représentations symboliques et dispositifs juridiques ?
Une quatrième question, transversale, ouvre directement sur l’action publique :
4. Agir : comment transformer ces connaissances en instruments de compréhension, de médiation et d’aide à la décision permettant d’accompagner le titrement, la sortie d’indivision et plus largement les politiques foncières martiniquaises ?
Trois hypothèses soumises au débat
Hypothèse 1. L’inertie historique
La configuration foncière contemporaine porterait l’empreinte durable des structures héritées de l’économie de plantation, de l’abolition et des modalités successives de transmission de la propriété. Il existerait ainsi une inertie socio-spatiale du foncier, dont il convient de mesurer empiriquement l’intensité plutôt que de la présupposer.
Hypothèse 2. L’amplification insulaire
Une partie des tensions foncières observées en Martinique relèverait de dynamiques économiques, démographiques, successorales et institutionnelles également observables ailleurs, mais dont les effets seraient amplifiés par la contrainte spatiale, la rareté relative du sol disponible et les caractéristiques propres d’un territoire insulaire.
Hypothèse 3. L’hybridation des temporalités
La configuration actuelle résulterait moins d’une causalité unique que d’un emboîtement de temporalités : structures héritées, bifurcations historiques, transformations du droit, recompositions économiques et pratiques contemporaines de la terre.
La géohistoire, les SIG et le croisement de données permettent précisément de mettre cette troisième hypothèse à l’épreuve.
Architecture et déroulé
Le colloque se structure autour de quatre tables rondes correspondant aux quatre termes de son sous-titre : des héritages, des mémoires, des sols et des droits. Afin de donner au colloque une portée à la fois scientifique et prospective, chaque table ronde se conclut selon une même grille de restitution articulée autour de ce que nous savons, ce que nous devons encore documenter et ce que nous proposons. Les recommandations concrètes et hiérarchisées pourront relever de la recherche, de la production et du partage des données, du droit, de l’action publique, de la médiation ou de l’accompagnement des acteurs.
Programme
Jeudi 22 octobre 2026
- 8h00 – 8h30. Accueil des participants
- 8h30 – 9h00. Mots d’ouverture
- 8h30 – 8h35. Danielle Marceline, Présidente du Conseil d’administration du Groupement pour la sortie de l’indivision et pour le titrement en Martinique
- 8h35 – 8h40. Pascal Saffache (ou représentant), Vice-Président du Pôle Martinique, mot d’accueil de la présidence de l’Université des Antilles
- 8h40 – 8h45. Serge Letchimy (ou représentant), Président du Conseil exécutif de la Collectivité Territoriale de Martinique
- 8h45 – 9h00. Pascale Saffache et Jean-Raphaël Gros-Désormeaux, hommage au Professeur Maurice Burac
9h00 – 10h45. Table ronde 1. Des héritages
- 9h00 – 9h20. Grand témoin : Myriam Cottias, Directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique
- 9h20 – 9h30. Jessica Balguy, Docteure en Histoire post-doctorante au Centre d’Histoire de Sciences Po
- 9h30 – 9h40. Noémie Marie-Rose, Doctorante en Histoire à l’École des hautes études en sciences sociales
- 9h40 – 9h50. Discussion entre les intervenants
- 9h50 – 10h20. Discussion avec la salle
- 10h20 – 10h30. Jean-Raphaël Gros-Désormeaux, conclusions et recommandations
10h30 – 11h00. Pause
11h00 – 12h40. Table ronde 2. Des mémoires
- 11h00 – 11h20. Grand témoin : Myriam Moïse, Maîtresse de conférence à l’Université des Antilles
- 11h20 – 11h30. Audrey Célestine, Maîtresse de conférences à l’Université de Lille
- 11h30 – 11h40. Valérie-Ann Edmond-Mariette, Doctorante en Histoire à l’Université des Antilles
- 11h40 – 11h50. Malik Malsa, agriculteur certifié bio
- 11h50 – 12h00. Discussion entre les intervenants
- 12h00 – 12h30. Discussion avec la salle
- 12h30 – 12h45. Jean-Raphaël Gros-Désormeaux, conclusions et recommandations
- 12h45 – 13h00. Conclusion de la première journée
Vendredi 23 octobre 2026
- 8h00 – 8h30. Accueil des participants
- 8h30 – 8h40. Réouverture avec un retour sur la première journée
8h40 – 10h20. Table ronde 3. Des sols
- 8h40 – 9h00. Grand témoin : Guillaume Lalubie, Docteur en géographie de l’Université des Antilles
- 9h00 – 9h10. Jean-Christophe Rouillé, Géomaticien DEAL Martinique animateur du Comité technique du Centre Régional d’Information Géographique “GéoMartinique”
- 9h10 – 9h20. Philippe Hunel, Maître de conférence à l’Université des Antilles
- 9h20 – 9h30. Discussion entre les intervenants
- 9h30 – 10h00. Discussion avec la salle
- 10h00 – 10h10. Jean-Raphaël Gros-Désormeaux, conclusions et recommandations
10h10 – 10h40. Pause
10h40 – 12h25. Table ronde 4. Des droits
- 10h40 – 11h00. Grand témoin : Danielle Marceline, Présidente du Conseil d’administration du Groupement pour la sortie de l’indivision et pour le titrement en Martinique
- 11h00 – 11h10. Katia Ebring-Blameble, Notaire
- 11h10 – 11h20. José Marraud des Grottes, Expert-comptable
- 11h20 – 11h30. Catherine Modeste, Directrice du Groupement pour la sortie de l’indivision et pour le titrement en Martinique
- 11h30 – 11h40. Armelle Avinin-Bonheur, Vice-Présidente au tribunal judiciaire de Fort-de-France
- 11h40 – 11h50. Discussion entre les intervenants
- 11h50 – 12h20. Discussion avec la salle
- 12h20 – 12h30. Jean-Raphaël Gros-Désormeaux, conclusions et recommandations
- 12h30 – 13h00. Synthèse générale et clôture
Comité d’organisation
Jessica Balguy, Myriam Cottias, Gérard Dorwling-Carter, Jean-Raphaël Gros-Désormeaux et Danielle Marceline
Le comité d’organisation assure le portage opérationnel, institutionnel et logistique du colloque.
Publics
Chercheurs, enseignants-chercheurs et doctorants ; services de l’État ; Collectivité Territoriale de Martinique, EPCI et communes ; professions du foncier et du droit (notaires, géomètres-experts, avocats) ; acteurs de l’aménagement ; organisations professionnelles ; associations ; propriétaires, ayants droit et citoyens ; acteurs culturels et représentants de la société civile.
Partenaires et portage institutionnel
CNRS — UMR PHEEAC / CIRESC ; GIP Indivision Martinique ; Université des Antilles ; Sciences Po Paris ; Collectivité Territoriale de Martinique, ainsi que les partenaires institutionnels et techniques concernés par la production, la régulation et l’usage de l’information foncière.
Valorisation et livrables
Une restitution scientifique des quatre tables rondes ; une synthèse du forum prospectif ; un document de recommandations et de questions prioritaires pour la recherche et l’action publique ; la constitution d’un réseau interdisciplinaire consacré au foncier martiniquais ; l’identification des corpus, données et chantiers scientifiques à développer ; la mise en perspective des outils numériques, géomatiques et d’intelligence artificielle susceptibles de contribuer à la connaissance et à la résolution des situations foncières complexes.
LIEUX
- Amphithéâtre Michel Louis – Université des Antilles
Schœlcher, Martinique (97275)




