Invité du Cercle du Gros-Morne, après avoir présenté ses ouvrages à Cultura, Serge-Nicolas Thaly a choisi de ne pas parler d’un seul livre. Il a préféré montrer ce qui les relie tous. De Ti Milat à Simplement Martiniquais, de la généalogie aux Guerriers du Temps, jusqu’aux chansons de Matinitjé, une même question revient : comment s’est construite la Martinique et que faisons-nous aujourd’hui de cette histoire ?
Au départ, Serge-Nicolas Thaly lui-même reconnaît que l’ensemble peut sembler assez disparate. Une histoire familiale, un livre sur l’identité martiniquaise, un cahier de généalogie destiné aux enfants, un roman de science-fiction, puis des chansons. Pourtant, en regardant ses propres travaux, il dit avoir fini par comprendre qu’il tournait depuis plusieurs années autour du même sujet : la Martinique.
« Trois époques. Trois univers. Mais un même fil les traverse : le métissage. »
Avec Ti Milat, il part de sa famille. Son envie était d’abord assez simple : comprendre son histoire pour pouvoir la raconter à ses enfants. Mais dès que l’on commence à remonter une généalogie martiniquaise, les choses deviennent vite moins simples. Dans son cas, un test ADN a fait apparaître treize origines différentes. Il en plaisante d’ailleurs : à ce niveau-là, « ce n’est plus un arbre généalogique, c’est une forêt tropicale ».
Et c’est justement à partir de cette histoire familiale qu’il élargit son regard. Car derrière une famille, on retrouve vite l’histoire du peuplement de la Martinique. Les populations amérindiennes, les Européens, les Africains déportés et réduits en esclavage, puis les Indiens, les Chinois, les Syro-Libanais et d’autres encore. Certains sont venus volontairement, d’autres ont été déplacés et contraints dans des conditions dramatiques. De toutes ces trajectoires est née, au fil du temps, une société nouvelle.
Pour Serge-Nicolas Thaly, le métissage ne se limite donc pas à la couleur de peau ou aux origines. Il concerne aussi la cuisine, la langue, les croyances, la musique, les habitudes et les façons de vivre. Il ne voit pas la Martinique comme une simple addition de communautés restées chacune de leur côté, mais comme le résultat de rencontres, parfois heureuses, parfois violentes, qui ont fini par produire quelque chose de nouveau.

Son Cahier d’initiation à la généalogie prolonge cette idée d’une autre manière. Il s’adresse officiellement aux enfants de 7 à 12 ans, mais l’auteur espère bien que les parents et les grands-parents s’en empareront eux aussi. Chercher un nom, une commune, un métier ou une date de naissance permet très vite de passer d’une histoire familiale à l’histoire de la Martinique.
« Faire de la généalogie non pas un catalogue de noms et de dates, mais une porte d’entrée dans notre histoire collective. »
Avec Simplement Martiniquais – Kimafoutiésa, il passe du passé au présent. Cette fois, il a rencontré vingt personnes aux parcours différents. Certaines ont une filiation martiniquaise, d’autres non. Mais toutes ont un point commun : elles ont choisi de vivre ici.
À partir de là, il pose une question beaucoup moins simple qu’elle n’en a l’air : qu’est-ce qu’être Martiniquais aujourd’hui ? Est-ce seulement être né ici ? Avoir des parents martiniquais ? Des grands-parents ? Plusieurs générations derrière soi ? Et, au fond, qui décide que quelqu’un est Martiniquais et qu’un autre ne l’est pas ?
Au fil de ces rencontres, Serge-Nicolas Thaly dit avoir acquis une conviction : être Martiniquais n’est pas seulement une affaire d’héritage. C’est aussi une relation avec un territoire, avec les personnes qui y vivent, parfois même un choix. Les personnes qu’il a interrogées travaillent ici, y vivent, y élèvent parfois leurs enfants et participent à la vie du pays. À ses yeux, elles contribuent elles aussi à cette Martinique qui continue de se construire.
Cette même Martinique se retrouve dans Matinitjé, mais cette fois en musique. Serge-Nicolas Thaly avait écrit des textes sur l’île, le métissage, les rencontres, la cuisine ou encore les contradictions de la société martiniquaise. Il a utilisé l’intelligence artificielle pour leur donner une forme musicale. Une autre façon, dit-il, de raconter « une Martinique caribéenne, composite, métissée, parfois contradictoire, mais vivante ».
Puis vient Les Guerriers du Temps. On change complètement d’univers : le récit se déroule en 2129, dans une Caraïbe transformée. Pourtant, là encore, la même question revient : que faisons-nous de nos différences ?

Même lorsqu’il imagine le futur, Serge-Nicolas Thaly revient donc à l’histoire. À ses yeux, la Martinique de demain ne pourra pas se construire en oubliant ce qui l’a faite. Il rejette l’idée d’une identité « pure » que l’on pourrait retrouver en remontant suffisamment loin dans le passé. L’histoire martiniquaise est faite de circulations, de souffrances, de résistances, de rencontres et de recompositions. Et cette histoire, dit-il, n’est pas terminée.
Au fond, chacun de ses ouvrages pose une question différente. Ti Milat demande d’où nous venons. La généalogie invite à aller chercher les réponses. Simplement Martiniquais demande qui nous sommes aujourd’hui. Les Guerriers du Temps tente d’imaginer ce que nous pourrions devenir.
Derrière tout cela, Serge-Nicolas Thaly défend surtout l’idée d’une Martinique qui ne serait pas figée. Une société créole née de plusieurs histoires, de plusieurs peuples et de plusieurs cultures, mais qui a produit au fil du temps quelque chose qui lui est propre.
Et sa conclusion résume finalement toute sa démarche :
« Nous ne sommes pas seulement les héritiers de la Martinique. Nous continuons à la fabriquer. »
Philippe Pied




