Depuis plusieurs jours, la rédaction d’Antilla reçoit des contributions de lecteurs consacrées au projet d’aérodrome de Basse-Pointe. Certaines sont particulièrement critiques à l’égard de la Collectivité territoriale de Martinique et de son président du Conseil exécutif, Serge Letchimy. Plutôt que de juxtaposer ces tribunes, nous avons choisi d’en reprendre les principales interrogations et de les confronter aux documents publics disponibles. Car plusieurs questions soulevées sont réelles. Mais certaines affirmations demandent aussi à être nuancées ou vérifiées. Sur un dossier de cette importance, il faut pouvoir examiner aussi bien les arguments des opposants que ceux des promoteurs du projet.
Les textes reçus à la rédaction ne font pas dans la demi-mesure. Coût du projet, consommation de terres agricoles, nombre de passagers envisagé, risques naturels, avenir des exploitations présentes sur le site, situation financière de la CTM, pertinence économique, beaucoup de sujets sont mis sur la table.
Il serait cependant imprudent de transformer ces interrogations, aussi légitimes soient-elles, en conclusions avant même d’avoir confronté les chiffres et entendu les différentes parties.
Un projet de 62,5 millions d’euros encore loin de la piste
Le projet n’est pas nouveau. La CTM le présente comme un équipement complémentaire de l’aéroport Martinique Aimé Césaire, destiné notamment aux évacuations sanitaires, à l’aviation d’affaires et légère et au développement du Grand Nord. Le site retenu est celui de Chalvet Sud, à Basse-Pointe. La Collectivité affiche un coût estimatif de 62,5 millions d’euros et avait annoncé une mise en service envisagée en 2029.
Source : CTM, Aménagement d’un aérodrome à Basse-Pointe

Source : Collectivité Territoriale de Martinique, dossier de demande d’examen au cas par cas, annexe 5, publié par la DEAL Martinique.
Mais entre cette ambition et la construction effective de l’équipement, plusieurs étapes restent à franchir.
Lors de la séance plénière du 24 septembre 2026, Serge Letchimy a indiqué que les études étaient freinées par l’impossibilité d’accéder au terrain pour réaliser les sondages et relevés topographiques nécessaires. Il a également indiqué que la SAMAC, sollicitée pour participer au projet, n’avait pas, à ce stade, donné de réponse favorable. Le financement européen n’était pas non plus acquis. Ces déclarations ont été reprises dans le compte rendu publié par Antilla.
Source : Antilla, Audience plénière de la CTM du 24 septembre 2026, questions à l’exécutif
L’arrêté préfectoral du 28 avril 2026 confirme de son côté que le dossier se trouve toujours dans une phase préparatoire. Il autorise la pénétration et l’occupation temporaire de propriétés privées afin de réaliser des investigations géotechniques et environnementales préalables à la construction éventuelle de l’aérodrome.
Source : Préfecture de la Martinique, Recueil des actes administratifs du 28 avril 2026
52 hectares, oui. 52 hectares de béton, non
C’est l’un des chiffres les plus souvent repris dans les contributions que nous avons reçues.
Les documents administratifs mentionnent effectivement une emprise foncière d’environ 52 hectares, avec une piste de 1 200 mètres, des aires de stationnement pour avions, des hangars de maintenance, une aérogare et différents équipements.
Source : DEAL Martinique, dossier du projet d’aérodrome de Basse-Pointe
La décision environnementale précise notamment la création d’une piste de 1 200 mètres, d’aires de stationnement pour deux à trois ATR 72-600, d’une hélistation et de constructions présentant globalement plus de 10 000 m² d’emprise au sol. Elle soumet le projet à une évaluation environnementale systématique et relève plusieurs enjeux agricoles et environnementaux.
Source : DEAL Martinique, décision relative à l’évaluation environnementale du projet
En revanche, une emprise foncière de 52 hectares ne signifie pas que 52 hectares seront recouverts de béton ou de bitume. Les deux notions ne doivent pas être confondues.
Et les cinquante emplois agricoles ?
L’une des contributions reçues par Antilla affirme qu’une cinquantaine d’emplois agricoles seraient menacés ou supprimés par le projet.
À ce stade, nous n’avons pas identifié, dans les documents publics consultés, l’étude permettant d’établir précisément ce chiffre.
Il convient donc de le présenter pour ce qu’il est aujourd’hui : un chiffre avancé par l’un des auteurs des contributions reçues, qui mérite d’être documenté par celui qui l’avance.
Cela n’empêche évidemment pas d’interroger la CTM sur sa propre évaluation : combien d’exploitations sont directement concernées par l’emprise envisagée ? Combien d’emplois y sont actuellement attachés ? Quelles surfaces resteraient exploitables ? Quelles compensations ou solutions de relocalisation seraient prévues ?
Ce sont deux choses différentes : vérifier une affirmation formulée par un opposant au projet, et demander au maître d’ouvrage d’évaluer les conséquences de son propre projet.
Quel usage pour 4 000 ou 5 000 passagers ?
Les contributions reçues posent également la question du trafic potentiel de l’aérodrome. Elles reprennent une estimation de 4 000 à 5 000 passagers par an et en déduisent qu’un investissement supérieur à 60 millions d’euros serait difficilement justifiable.
Le raisonnement mérite d’être examiné, mais pas transformé automatiquement en démonstration.
Un aérodrome public ne se juge pas uniquement au nombre de billets vendus. La CTM lui attribue aussi des fonctions de secours, d’évacuation sanitaire, d’aviation légère, de formation et d’aménagement du territoire.
Source : CTM, présentation du projet de Basse-Pointe
À l’inverse, invoquer ces missions ne suffit pas non plus à justifier n’importe quel investissement.
Il reste donc à connaître avec précision le trafic attendu, les différents usages envisagés, les opérateurs susceptibles d’utiliser la plateforme, son mode de gestion, ses recettes prévisionnelles et surtout son coût annuel complet de fonctionnement.
Lors de la plénière du 24 septembre, l’absence de réponse favorable de la SAMAC à ce stade a d’ailleurs été évoquée par Serge Letchimy.
Source : Antilla, le point fait devant l’Assemblée de Martinique le 24 septembre
Et l’aéroport Aimé Césaire dans tout cela ?
Il est difficile d’examiner Basse-Pointe sans regarder parallèlement l’équipement dont dispose déjà la Martinique.
La Cour des comptes rappelle que l’aéroport Martinique Aimé Césaire dispose d’une piste de 3 000 mètres et accueille un trafic d’un peu moins de deux millions de passagers par an. Elle relève également qu’un programme d’investissement de 123,8 millions d’euros, engagé à partir de 2015, visait notamment à augmenter les capacités d’accueil, moderniser l’aérogare et mettre certains équipements aux normes de sûreté et de sécurité.
Source : Cour des comptes, L’aéroport de la Martinique Aimé Césaire, avril 2024
Cette situation conduit naturellement à demander quelles solutions alternatives ont été étudiées.
Pour répondre aux objectifs de sécurité, de secours ou de développement du trafic régional avancés pour Basse-Pointe, fallait-il nécessairement envisager une nouvelle plateforme ? Certaines fonctions pourraient-elles être assurées par l’aéroport existant, par son évolution ou par d’autres équipements ? Quels seraient les avantages et les coûts respectifs de chaque scénario ?
Un tel comparatif serait particulièrement utile au débat public.
Les risques naturels ne peuvent pas être traités par un raccourci
La fonction de sécurité occupe une place importante dans l’argumentaire de la CTM. La Collectivité explique qu’en cas de catastrophe naturelle rendant l’aéroport du Lamentin indisponible, Basse-Pointe pourrait offrir une solution alternative pour l’acheminement des secours et certaines évacuations.
Source : CTM, présentation du projet de Basse-Pointe
Les opposants retournent alors l’argument : pourquoi installer un aérodrome de secours dans le Nord de la Martinique, à proximité de la Montagne Pelée ?
L’interrogation mérite d’être posée, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à conclure que le choix est mauvais.
La décision environnementale de l’État identifie différents enjeux et contraintes qui devront être intégrés à l’étude d’impact. La pertinence d’un équipement de secours doit donc être appréciée en comparant plusieurs scénarios : séisme, liquéfaction des sols, submersion, tsunami, risque volcanique, accessibilité des routes après une catastrophe ou interruption des infrastructures.
Source : DEAL Martinique, décision environnementale concernant le projet
Sur ce sujet, une étude comparative des risques serait plus éclairante qu’une affirmation définitive dans un sens ou dans l’autre.
Chlordécone : une précision nécessaire
Une des contributions reçues réagit également à une référence qui aurait été faite durant le débat du 24 septembre à des avions ayant décollé du secteur pour épandre de la chlordécone.
Ce point mérite une clarification historique.
Un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques publié par l’Assemblée nationale en 2009 explique que le Curlone contenant de la chlordécone était appliqué au pied des bananiers et précise explicitement qu’il n’a fait l’objet d’aucun épandage aérien.
Cela ne signifie pas qu’il n’y ait jamais eu d’épandages aériens de produits phytosanitaires sur les bananeraies martiniquaises. D’autres produits ont bien été appliqués par voie aérienne. Mais concernant spécifiquement la chlordécone, la distinction est importante.
Le contexte financier de la CTM change aussi la nature du débat
Enfin, le projet arrive dans une période particulière pour les finances de la Collectivité.
Les données reprises par Antilla à partir du rapport de la Chambre régionale des comptes font état d’un encours de dette proche de 977 millions d’euros, d’une forte dégradation des marges financières et de délais de paiement atteignant 131 jours en 2025. La CTM conteste certains retraitements et certaines interprétations de la Chambre, tout en ayant accepté les recommandations et engagé des mesures de redressement.
Source : Antilla. Rapport de la Chambre régionale des comptes et réponse de la CTM
Source : Antilla. La situation budgétaire de la CTM, interview de Serge Letchimy
Source : Antilla. Finances de la CTM : la confiance passe par les preuves
Ce contexte ne signifie évidemment pas qu’une collectivité endettée devrait arrêter d’investir. Certains équipements peuvent être indispensables précisément parce qu’ils préparent l’avenir.
Mais plus les marges financières se resserrent, plus le choix des investissements oblige à expliquer leur utilité, leur priorité, leur financement et leurs coûts futurs.
C’est là que le dossier de Basse-Pointe doit désormais gagner en précision.
Les contributions reçues par Antilla ont le mérite de mettre sur la table plusieurs sujets qui méritent des réponses. Elles comportent aussi des affirmations et des conclusions que nous ne pouvons reprendre à notre compte sans les vérifier.
De la même manière, les objectifs avancés par la CTM, développement du Nord, sécurité, évacuations sanitaires, aviation régionale ou formation, doivent pouvoir être accompagnés d’éléments suffisamment précis pour en apprécier la portée.
Antilla interrogera donc dans les prochains jours les différents acteurs concernés, notamment la CTM, la SAMAC, les services de l’État et de l’aviation civile, les acteurs agricoles et environnementaux ainsi que les représentants du territoire.
Il faudra notamment obtenir des précisions sur le modèle économique du futur aérodrome, le trafic réellement envisagé, son financement, son coût annuel d’exploitation, les surfaces agricoles effectivement affectées, le nombre d’exploitations et d’emplois concernés, les risques naturels pris en compte et les solutions alternatives qui ont été étudiées.
Sur un dossier de plus de 60 millions d’euros qui touche à la fois à l’aménagement du territoire, à l’agriculture, aux finances publiques, aux transports et à la sécurité, il paraît difficile de se satisfaire de certitudes, qu’elles viennent des défenseurs ou des opposants au projet.
Les éléments existent, d’autres restent à produire. C’est leur confrontation qui permettra aux Martiniquais de juger, en connaissance de cause, de ce que pourrait réellement apporter, ou non, un aérodrome à Basse-Pointe.
Philippe Pied



