Face aux restrictions budgétaires annoncées dans le projet de loi de finances pour 2027, Jean-Claude Marraud des Grottes, président de Banamart, appelle à une mobilisation commune de l’agriculture martiniquaise. À l’instar de nombreuses filières des outre-mer, la banane traverse une période de grande difficulté : sécheresse, baisse des rendements, hausse des coûts de production, concurrence internationale et réduction des produits phytosanitaires autorisés par l’État. Dans un climat tropical humide propice au développement des maladies, le manque de moyens de lutte et de protection efficaces accentue encore les difficultés. Les efforts engagés pour faire évoluer les pratiques agroécologiques ont, eux aussi, un coût considérable pour les exploitations.
Pour Jean-Claude Marraud des Grottes, la conférence de presse organisée vendredi 9 octobre à la Chambre d’agriculture de Martinique avait une portée qui dépassait largement la contestation des orientations budgétaires du Gouvernement. Dès son intervention, le président de Banamart a tenu à saluer l’initiative de José Maurice, président de la Chambre d’agriculture, d’avoir réuni autour d’une même table les représentants des différentes productions végétales et animales, mais aussi ceux des industries agroalimentaires.
Une démarche à laquelle il accorde une importance particulière. Car si les filières agricoles martiniquaises ont chacune leurs particularités, elles affrontent des difficultés largement communes : changement climatique, baisse des rendements, augmentation des charges, raréfaction des moyens de protection des cultures et nouvelles restrictions annoncées dans le projet de loi de finances pour 2027. Pour Jean-Claude Marraud des Grottes, cette accumulation rend indispensable une action collective.

« On ne peut pas se payer le luxe d’opposer les filières entre elles… ce serait même criminel ! »
Pour le président de Banamart, l’enjeu est d’autant plus important que les organisations professionnelles doivent faire entendre leurs préoccupations auprès d’un État confronté à ses propres contraintes budgétaires. Il estime que les tentatives d’opposer les filières proviennent souvent de personnes extérieures aux métiers agricoles, parfois pour des raisons idéologiques, plutôt que des producteurs eux-mêmes. Les professionnels ont davantage à gagner à défendre ensemble leurs intérêts communs : les difficultés peuvent prendre des formes différentes d’une production à l’autre, mais leurs conséquences sur les exploitations sont souvent comparables.
Quand le désherbage coûte trois fois plus cher
Pour mesurer l’ampleur des transformations auxquelles les agriculteurs doivent faire face, Jean-Claude Marraud des Grottes cite un exemple particulièrement parlant, celui du désherbage dans les bananeraies.
Lorsque les producteurs pouvaient recourir aux traitements chimiques pour maîtriser l’enherbement de leurs parcelles, cette opération représentait, selon ses chiffres, une dépense d’environ 1 500 euros par hectare. Avec la réduction des produits autorisés et le développement de méthodes alternatives, notamment le désherbage mécanique à l’aide de débroussailleuses à fil, la facture a considérablement augmenté.
Elle atteint désormais, selon lui, 4 500 euros par hectare, soit trois fois le coût précédent.
LE DÉSHERBAGE D’UN HECTARE DE BANANERAIE, SELON BANAMART
Cette évolution illustre les difficultés rencontrées pour faire progresser les pratiques agroécologiques. Le désherbage mécanique, moins dépendant des produits chimiques, exige davantage d’interventions et de main-d’œuvre. Il répond à un objectif environnemental, mais entraîne aussi une hausse considérable des dépenses agricoles.
Jean-Claude Marraud des Grottes en donne une illustration qui a particulièrement retenu l’attention lors de la conférence de presse.
« En deux ans, le producteur paie le prix du foncier, simplement pour enlever l’herbe. »
Deux années de désherbage mécanique représentent en effet 9 000 euros par hectare. Jean-Claude Marraud des Grottes compare cette somme au prix d’acquisition d’un hectare de foncier agricole, qu’il situe, pour les terres auxquelles il fait référence, autour de 8 000 à 9 000 euros.
Et cette dépense ne concerne que l’entretien des parcelles. Elle ne comprend ni les plants, ni les engrais, ni les traitements contre les maladies, ni les autres charges nécessaires à la production.
La comparaison permet de comprendre pourquoi certaines exploitations se retrouvent en difficulté alors même qu’elles ont engagé des efforts pour adapter leurs pratiques aux exigences environnementales. Les gains attendus de cette évolution doivent également être appréciés à l’aune de leur coût économique, particulièrement dans une agriculture tropicale où la croissance de la végétation impose des interventions régulières.

Une filière organisée, mais loin d’être épargnée
À ces dépenses s’ajoutent les effets du changement climatique et les contraintes sanitaires. La sécheresse de 2026 a pesé sur les rendements, tandis que la cercosporiose noire demeure une menace pour les plantations. En climat tropical humide, favorable au développement des agents pathogènes, la réduction des moyens de lutte autorisés accroît, selon lui, la difficulté de protéger les cultures. La concurrence internationale est également très vive : les bananes martiniquaises affrontent sur le marché européen des productions issues de pays aux conditions économiques, sociales, mais aussi et surtout sanitaires, très différentes.
Autre exemple, celui des coûts de transport, que le renchérissement du prix des carburants vient encore alourdir. Après leur expédition maritime vers l’Hexagone, les bananes doivent rejoindre les mûrisseries, puis les différents circuits de distribution. La hausse des coûts de transport se répercute ainsi à plusieurs étapes de la chaîne logistique.
Selon Jean-Claude Marraud des Grottes, les coûts de production ont augmenté d’environ 50 % depuis la mise en place du POSEI, le programme européen de soutien à l’agriculture des régions ultrapériphériques.
Dans le même temps, les volumes produits diminuent, sans réduction équivalente des charges fixes. La banane mobilise une main-d’œuvre en CDI tout au long de l’année, ce qui contribue, selon Jean-Claude Marraud des Grottes, à des coûts fixes représentant plus de 60 % des charges de production. Lorsque les tonnages reculent, ces dépenses restent largement incompressibles.
« Dès que votre production baisse, vous êtes en danger. »
Le président de Banamart rappelle que la filière, malgré son organisation collective, continue de perdre des exploitants. Selon les chiffres qu’il communique, le nombre de producteurs est passé d’environ 300 à 262 en trois ans. Sur une période plus longue, le recul est encore plus marqué, avec environ 350 producteurs en 2014.
La filière représente pourtant, selon ses estimations, quelque 4 300 emplois salariés directs en Martinique, auxquels s’ajoutent les activités de transport, de logistique et de services qui dépendent de cette production.
Pour Jean-Claude Marraud des Grottes, ces données montrent qu’une filière structurée n’est pas nécessairement une filière protégée. Certaines entreprises parviennent à maintenir leurs performances, d’autres sont plus fragiles. La disparition des producteurs, petits ou grands, finit cependant par affaiblir l’ensemble de l’organisation collective.
LA FILIÈRE BANANE, SELON BANAMART
Préserver les producteurs plutôt que subir leur disparition
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les efforts entrepris par Banamart pour faire évoluer les dispositifs d’accompagnement.
Jean-Claude Marraud des Grottes rappelle que la filière a travaillé à une réforme du POSEI destinée notamment à mieux soutenir les exploitations les plus modestes. Parmi les mesures négociées figure un complément de 130 euros par tonne commercialisée pour les exploitations produisant moins de 500 tonnes par an.
Cette orientation traduit la volonté de maintenir un tissu de producteurs suffisamment diversifié, plutôt que de laisser la concentration des exploitations s’accélérer au rythme des difficultés économiques.

Mais le président de Banamart fait état de désaccords apparus dans l’application d’un arbitrage ministériel considéré comme acquis par la profession, puisqu’il a été confirmé par écrit et dûment signé par les deux ministères concernés le 10 juin 2026. Cette divergence d’application renforce les incertitudes des planteurs sur les soutiens dont ils pourront effectivement bénéficier.
« Nul doute que les producteurs de bananes de Martinique, mais aussi ceux de Guadeloupe, ne comprendront ni n’accepteront que l’État ne respecte pas un arbitrage qu’il a lui-même réalisé et signé ! »,
s’inquiète le président de Banamart .
À cela s’ajoute la réduction annoncée de 1,7 million d’euros de l’enveloppe nationale consacrée à la banane dans les discussions budgétaires pour 2027.
Pour Jean-Claude Marraud des Grottes, cette perspective intervient au plus mauvais moment. Les exploitations doivent investir pour maintenir leurs rendements, adapter leurs méthodes de production, faire face aux évolutions climatiques et conserver leur compétitivité. Une diminution des moyens disponibles risque, selon lui, de rendre ces efforts encore plus difficiles.
L’agriculture fonctionne en effet sur des cycles longs. Une plantation se prépare, s’entretient et se renouvelle. Les décisions d’investissement prises aujourd’hui déterminent les capacités de production des années suivantes. Une succession d’incertitudes budgétaires peut donc avoir des conséquences bien au-delà de l’exercice financier concerné.
Faire de l’unité agricole un véritable rapport de force
Au terme de son intervention, Jean-Claude Marraud des Grottes n’a pas cherché à présenter la banane comme une filière qui devrait être défendue prioritairement aux autres. Bien au contraire, son message repose sur la nécessité de préserver un équilibre entre les différentes productions.
La banane et la canne disposent d’organisations professionnelles historiquement structurées, tandis que les filières animales et végétales de diversification poursuivent leurs efforts pour consolider leurs activités. Toutes contribuent, directement ou indirectement, à l’économie du territoire, à ses emplois, à ses capacités de production et à l’autonomie alimentaire.
Le recul d’une filière ne bénéficie pas nécessairement aux autres. Il peut au contraire fragiliser des équipements, des services, des organisations commerciales et des activités industrielles dont plusieurs productions dépendent.

C’est pourquoi le président de Banamart insiste sur la portée du rassemblement organisé par la Chambre d’agriculture. Dans un contexte où les moyens publics sont disputés et où les contraintes économiques s’accumulent, il estime indispensable de dépasser les réflexes de défense sectorielle.
L’objectif n’est pas d’effacer les particularités de chaque métier, mais de faire reconnaître des difficultés communes et d’obtenir des réponses adaptées à la réalité de l’agriculture martiniquaise.
En saluant l’initiative de José Maurice, Jean-Claude Marraud des Grottes défend ainsi une méthode autant qu’une revendication : faire travailler ensemble des acteurs qui ont parfois des intérêts différents, mais dont l’avenir dépend largement de leur capacité à préserver un appareil agricole et agroalimentaire solide.
Une approche qui dépasse d’ailleurs le seul secteur agricole. Face aux défis économiques, climatiques et sociaux auxquels la Martinique est confrontée, cette mobilisation rappelle que l’union fait la force. Encore faut-il que cette conviction, régulièrement invoquée, trouve plus souvent sa traduction dans les pratiques collectives du territoire.
Philippe Pied





