BRUXELLES / CONFÉRENCE EURODOM
À Bruxelles, le 13 octobre, les représentants des entreprises ont demandé davantage que des garanties budgétaires : des règles commerciales et environnementales qui ne fragilisent pas leurs productions, et une place dans les ambitions industrielles européennes. Les échanges ont aussi révélé des désaccords sur les moyens de les protéger.
LES QUESTIONS DE LA SALLE
Catherine Rodap, présidente du Medef Martinique, a posé la question de la place de son territoire dans le projet industriel européen. La Martinique possède des filières, des savoir-faire et des entreprises qui contribuent à son autonomie économique, a-t-elle rappelé. Pourtant, ces acteurs restent souvent à l’écart des grandes chaînes de valeur européennes. Alors que l’Europe entend se réindustrialiser et sécuriser ses approvisionnements, comment faire des régions ultrapériphériques « de véritables territoires de production », plutôt que de les considérer seulement comme des territoires à soutenir ?
Cette ambition se heurte aux conditions dans lesquelles les entreprises doivent déjà travailler. Charles Larcher, président de l’Association martiniquaise pour la promotion de l’industrie (AMPI), a évoqué les surcoûts de l’énergie, du transport et de l’approvisionnement, ainsi que le risque de les voir encore augmenter. Sa question sur l’octroi de mer s’inscrit dans cette préoccupation : comment utiliser la révision du dispositif pour mieux protéger la production locale et renforcer durablement sa compétitivité face aux importations ?
Dans les réponses, défendre l’octroi de mer ne signifie pas nécessairement le conserver sans changement. L’un des intervenants juge sa préservation indispensable, tant sa disparition aurait des conséquences immédiates pour les acteurs économiques ultramarins. Mais il appelle aussi à une réflexion de fond sur un dispositif qui, selon lui, ne protège pas suffisamment les entreprises et ne satisfait pas les consommateurs confrontés aux prix élevés. Le débat porte donc autant sur son maintien que sur son efficacité.
Des règles communes, mais quels contrôles ?
La même exigence de protection se retrouve dans la question de Nicolas Philippot, directeur général délégué de Gardel, en Guadeloupe. Pour le représentant de la filière sucrière, les accords commerciaux exposent les productions locales à une concurrence qui n’obéit pas aux mêmes exigences. Il cite notamment le sucre brésilien et les différences de cahier des charges qu’il dénonce pour les sucres biologiques importés. D’où sa demande de clauses miroirs et de conformité aux normes européennes, assortie d’une précision : comment en assurer rapidement le respect ?
Le député européen Sérgio Gonçalves défend l’intérêt des partenariats commerciaux, notamment avec le Mercosur, pour réduire les dépendances de l’Europe. Mais il les assortit d’une condition : des clauses miroirs et des mécanismes de sauvegarde doivent protéger les producteurs contre des importations trop importantes ou des variations excessives des prix. L’ouverture commerciale ne doit pas conduire à évincer les productions européennes, en particulier celles des régions ultrapériphériques.

Cette réponse ne clôt pourtant pas la discussion. Une autre intervention conteste la portée de garanties dont l’application resterait difficile à vérifier. Comment contrôler réellement les pratiques de production dans les pays d’origine, l’indépendance des organismes de contrôle et la conformité des marchandises importées ? Le désaccord ne porte pas sur la nécessité de protéger les filières, mais sur la capacité des clauses miroirs à le faire. Pour leurs défenseurs, elles sont nécessaires ; pour la voix critique entendue dans cette séquence, elles risquent de rassurer sans assurer une protection effective.
La recherche de cohérence concerne aussi les politiques environnementales. À propos du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, une réponse met en garde contre des règles destinées à protéger le marché européen qui pénaliseraient à leur tour les Outre-mer. Sans dispositions adaptées, avertit son auteur, les charges supplémentaires ne pourraient pas être compensées par une simple hausse des aides agricoles. Cette réserve rejoint la préoccupation exprimée par Charles Larcher : éviter que les nouvelles politiques européennes n’aggravent les contraintes auxquelles les entreprises cherchent déjà à faire face.
« Nous ne pouvons pas avoir les unes ou les autres, nous devons avoir les deux. »
António Jardim Fernandes, président de l’ACIF-CCIM (Madère)
Protéger aujourd’hui, investir pour demain
Faut-il, pour autant, opposer les soutiens traditionnels aux nouvelles ambitions européennes ? António Jardim Fernandes, président de l’ACIF-CCIM, l’Association commerciale et industrielle de Funchal, chambre de commerce et d’industrie de Madère, refuse ce choix. « Nous ne pouvons pas avoir les unes ou les autres, nous devons avoir les deux », souligne-t-il. Les contraintes permanentes exigent des réponses durables, mais les territoires doivent aussi préparer leur transformation. Il propose de les regarder comme des lieux d’expérimentation de l’autonomie énergétique, de la sécurité de l’eau et de l’alimentation, et rappelle leur importance maritime et commerciale pour l’Europe.
Sa question sur l’équilibre entre dérogations et financements ramène le débat aux moyens concrets. Sérgio Gonçalves considère les deux comme complémentaires. Il demande d’élargir les dérogations au système européen de quotas carbone pour les transports, notamment aux trajets maritimes desservant les RUP avec des escales intermédiaires et aux liaisons aériennes avec l’ensemble de l’espace européen. Il s’agit, explique-t-il, de ne pas faire supporter aux entreprises et aux populations des surcoûts auxquels elles n’ont pas d’alternative, tout en préservant l’activité touristique de territoires comme Madère et les Canaries.
Mais être protégé d’un coût supplémentaire ne suffit pas à préparer l’avenir. Le député plaide aussi pour des financements permettant d’adapter les infrastructures et d’accompagner les petits opérateurs. Il demande que les recettes des quotas carbone contribuent effectivement à la décarbonation des transports concernés. Sa réponse rejoint ainsi celle attendue par António Jardim Fernandes : permettre aux régions de participer à la transformation européenne, et pas seulement de bénéficier d’exceptions.
Reste à savoir qui décidera de leurs priorités. À l’inquiétude exprimée depuis Madère sur la place des RUP dans les plans nationaux, Sérgio Gonçalves répond par la nécessité de chapitres régionaux obligatoires qui leur soient spécifiques. Il veut leur garantir une capacité de décision, sans laisser entièrement leurs choix à l’appréciation des gouvernements nationaux. La reconnaissance de leur valeur stratégique doit, selon lui, se traduire jusque dans l’organisation des financements.

C’est aussi une condition pour répondre à l’ambition formulée par Catherine Rodap. Dans les dernières réponses, le développement de filières industrielles, l’économie bleue et l’attraction d’investisseurs sont évoqués, avec un appel à simplifier les normes et à mieux articuler l’action de l’État et celle de l’Union. Aucun programme précis n’est annoncé dans cette séquence. Mais les questions du public ont placé le débat au-delà de la seule compensation des handicaps :
comment permettre aux entreprises ultramarines de prendre part, elles aussi, à la production européenne ?
Philippe Pied





