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    Eurodom : Benoît Lombrière, défendre la production ultramarine jusqu’au bout

    octobre 14, 2026Aucun commentaire
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    BRUXELLES / ENTRETIEN / EURODOM

    Ce qui se décide à Bruxelles peut changer l’avenir d’une exploitation agricole en Martinique ou les projets d’une entreprise à La Réunion. Pour Benoît Lombrière, c’est bien là que se mesure le résultat d’une négociation. Élu à l’unanimité délégué général d’Eurodom, mardi 13 octobre 2026, il succède à Gérard Bally après treize années à ses côtés. Dans cet entretien accordé à Antilla, il explique ce qu’il faut obtenir pour que les producteurs ultramarins puissent investir et développer leur activité. Il défend aussi leur inventivité, leur capacité à surmonter des difficultés souvent mal comprises loin des territoires. « Il faut que ça se sache », insiste-t-il.

    « On est la voix de ceux qui, parce qu’ils sont loin, ont souvent du mal à se faire entendre. »

    Antilla : Vous succédez à Gérard Bally, qui a porté Eurodom pendant près de quarante ans. Comment cette transmission s’est-elle préparée ?

    Benoît Lombrière : Elle s’inscrit dans une grande continuité. Cette succession s’est préparée sur un temps long, de manière apaisée, avec beaucoup de considération et de respect réciproques. Gérard Bally y a apporté le professionnalisme qu’on lui connaît, pour que la transition se passe bien et soit menée jusqu’au bout.

    Il faut lui rendre hommage, parce qu’il est rare de savoir à la fois conduire l’action et préparer sa propre succession. Nous connaissons beaucoup d’exemples de transmissions mal préparées. Celle-ci n’en fait pas partie.

    Quel combat voulez-vous poursuivre à la tête d’Eurodom ?

    Le droit de produire chez soi. C’est ce que nous défendons en permanence, à Bruxelles et à Paris, pour les territoires ultramarins français, mais aussi espagnols et portugais. Nous travaillons sur les dispositifs qui permettent de produire aux Antilles, en Guyane, à La Réunion, aux Canaries, à Madère et aux Açores.

    Cela concerne le POSEI, l’octroi de mer ou encore les politiques de soutien à la pêche. Nous sommes la voix de ceux qui, parce qu’ils sont loin, ont souvent du mal à se faire entendre. Leurs difficultés spécifiques entrent mal dans des réglementations conçues pour l’essentiel des Européens, qui oublient parfois les réalités des habitants et des producteurs des outre-mer.

    Que faudrait-il mieux reconnaître chez ceux qui entreprennent dans ces territoires ?

    Vous connaissez la complexité du contexte ultramarin. Ceux qui réussissent à y entreprendre, à y faire de l’agriculture, sont particulièrement avisés, inventifs, agiles et créatifs.

    Je considère même qu’ils le sont beaucoup plus que la plupart des créateurs d’entreprises ou des agriculteurs de l’Hexagone. Il faut que ça se sache.

    Pour l’agriculture, qu’est-ce qui se joue dans le prochain cadre financier européen ?

    Il faut d’abord préserver le POSEI, dont l’existence même est menacée. Nous connaissons son importance majeure pour l’agriculture des départements d’outre-mer. Nous faisons partie de ceux qui pensent que, sans cet outil, il ne resterait qu’une agriculture résiduelle, pas une agriculture de production. Le règlement POSEI doit donc conserver sa place.

    Mais il faut aussi lui donner les moyens de fonctionner. Les tensions budgétaires sont fortes. Certaines filières voudraient accéder au programme et ne le peuvent pas. D’autres en bénéficient, mais les crédits sont insuffisants pour leur permettre de produire. Nous devons répondre à ces deux situations.

    Quelle augmentation de son budget défendez-vous ?

    Il y a deux ans, nous avions lancé un mot d’ordre : doubler les crédits du POSEI. C’était un slogan, mais aussi une réalité au regard des besoins. Cela reste notre feuille de route et notre objectif.

    Nous devons obtenir une augmentation substantielle. Une hausse comprise entre 50 et 100 % nous paraît être l’objectif à poursuivre, pour donner aux filières les moyens d’exercer leur activité.

    Sur l’octroi de mer, quelle avancée retenez-vous ?

    Nous avons obtenu une avancée importante auprès de la Commission : porter à 2030 l’échéance du dispositif actuel des différentiels d’octroi de mer, qui devait s’arrêter à la fin de 2027. Le travail s’est déroulé dans un climat constructif, avec la collaboration de la Commission et l’appui du gouvernement français.

    C’est une grande victoire et un soulagement pour les producteurs. Ils ont besoin de visibilité pour investir, programmer leurs projets et exercer leur activité plus sereinement. À nos yeux, une période de dix ans représente une bonne durée pour permettre aux entreprises de prendre leurs décisions dans le contexte particulier des outre-mer.

    Précision de la rédaction. la prolongation évoquée figure dans une proposition de la Commission européenne du 10 septembre 2026. Elle porterait l’échéance du 31 décembre 2027 au 31 décembre 2030, soit trois années supplémentaires. Au 14 octobre, la procédure est encore en phase préparatoire au Parlement européen. L’adoption définitive relève du Conseil de l’Union européenne, après consultation du Parlement.

    Pourquoi a-t-on malgré tout le sentiment de devoir sans cesse défendre les mêmes dispositifs ?

    D’abord, cette renégociation est beaucoup moins permanente à Bruxelles qu’à Paris. En France, le budget est voté chaque année. À chaque projet de loi de finances, nous devons remettre l’ouvrage sur le métier pour préserver les aides qui compensent les surcoûts de production.

    À Bruxelles, le cadre financier se négocie pour sept ans. L’échéance est vitale, puisque nous jouons les sept années suivantes. L’intensité du travail est donc plus forte à ce moment-là. Mais si nous pouvions renégocier à Paris tous les sept ans, nous en serions ravis.

    Le sentiment de remise en cause permanente vient de la succession des discussions, un peu à Bruxelles, un peu à Paris, parfois dans les territoires. C’est cette accumulation qui nous oblige à rester mobilisés en permanence.

    « Une négociation réussie à 80 %, c’est 20 % des entreprises qui restent sur le carreau. »

    Vous avez été conseiller chargé de l’outre-mer à l’Élysée. Qu’est-ce que le travail à Eurodom a apporté à votre manière d’aborder les dossiers ?

    En cabinet ministériel, on se place au niveau des arbitrages politiques. Il est très difficile d’entrer dans le détail de chaque dossier, alors que cette connaissance compte beaucoup pour la pertinence des décisions.

    Ce qui caractérise Eurodom, c’est justement la capacité à examiner ces détails, à pousser les raisonnements jusqu’au bout et à ne pas se satisfaire d’un compromis. Quand j’étais conseiller du président de la République, une négociation réussie à 80 %, c’était un bon compromis. Lorsque je défends les dossiers au titre d’Eurodom, une négociation réussie à 80 %, c’est 20 % des entreprises qui restent sur le carreau.

    Cela fait une différence fondamentale dans l’approche, dans l’âpreté de la négociation, dans la ténacité avec laquelle on défend les dossiers. On est obligé d’aller plus loin. En vérité, on est obligé d’aller au bout. En cabinet, on pouvait retenir un résultat « globalement positif », pour reprendre l’expression consacrée. À Eurodom, nous devons aussi nous attacher à ce qui n’a pas encore été obtenu. C’est la principale différence entre ces deux responsabilités.

    « Il faut venir à Bruxelles, il faut venir à Paris, il faut parler à vos élus. »

    Quel message adressez-vous aux acteurs ultramarins qui se sentent loin des lieux de décision ?

    Il faut venir à Bruxelles, venir à Paris, parler à vos élus et à vos députés. Ce sont vos premiers relais auprès du gouvernement et des pouvoirs publics.

    Les parlementaires européens sont souvent méconnus, alors qu’ils disposent d’un pouvoir beaucoup plus important qu’on ne l’imagine. Nous ne leur accordons pas toujours l’attention qu’ils méritent. Allez les rencontrer, expliquez-leur la situation que vous vivez, entretenez cette relation.

    Vous pourrez probablement en apprécier les résultats. Leur parole, lorsqu’elle sera portée dans les institutions publiques, sera peut-être un peu plus proche de votre réalité. C’est tout l’intérêt de leur faire entendre directement ce que vous vivez.

    Propos recueillis par Philippe Pied, à Bruxelles, le 13 octobre 2026.

    Avant Eurodom, de l’Assemblée nationale à l’Élysée

    Diplômé de l’ESSEC et de l’Institut d’études politiques de Bordeaux, Benoît Lombrière commence par travailler comme collaborateur parlementaire à l’Assemblée nationale, avant d’exercer plusieurs responsabilités en cabinet ministériel.

    Le 1er septembre 2004, il devient chef adjoint de cabinet et conseiller technique auprès de Catherine Vautrin, alors secrétaire d’État. Quelques mois plus tard, à compter du 15 décembre 2004, il est nommé conseiller technique au cabinet de Jean-Louis Borloo, ministre de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale. Ces deux étapes sont attestées par des arrêtés de nomination publiés au Journal officiel.

    Il rejoint ensuite la présidence de la République auprès de Nicolas Sarkozy, où il est chargé des questions d’outre-mer. Les Archives nationales situent ses fonctions au cabinet présidentiel du 13 juillet 2009 au 15 mai 2012. Son parcours lui donne ainsi une connaissance du travail parlementaire, des cabinets et des arbitrages de l’exécutif.

    C’est après cette expérience qu’il rejoint Gérard Bally à Eurodom, comme délégué général adjoint. Lors de l’entretien, il rappelle y travailler depuis treize ans. Sa prise de fonction prolonge donc une expérience déjà longue de la défense des producteurs ultramarins, après celle de la décision publique.

    REPÈRES DE LA RÉDACTION

    Deux dispositifs au cœur de l’entretien

    Le POSEI, un soutien agricole adapté à l’éloignement. Le Programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité est un dispositif de l’Union européenne destiné aux régions ultrapériphériques. Il soutient leurs productions agricoles locales et contribue à leur approvisionnement en produits agricoles essentiels. Son objectif est de tenir compte de contraintes que les règles agricoles générales ne suffisent pas à compenser.

    Les différentiels d’octroi de mer, une taxation adaptée à la production locale. L’octroi de mer concerne les biens importés comme ceux produits localement. Le régime européen autorise, pour certains produits déterminés, une taxation plus faible de la production locale que des produits équivalents importés. Ces écarts encadrés visent à compenser les surcoûts liés aux contraintes structurelles des territoires. La négociation évoquée par Benoît Lombrière porte sur ce régime particulier, et non sur une simple reconduction de l’ensemble de la taxe.

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