La génération qui veut vivre et non produire.
Nous sommes la France.
Et vous nous avez créés.
Vous avez remué la rage,
déterré les os,
enterré nos corps vivants,
répandu nos cendres sur la terre humide.
Puis vous avez laissé une indication sur nos tombes :
Rester tranquilles.
Ne pas faire de bruit.
Exister et produire.
Produire.
Produire.
Produire.
Consommer.
Consommer.
Consommer.
Voilà le mouvement que vous nous avez enseigné.
Voilà la liberté que vous nous avez vendue.
Une seule règle :
respecter les règles.
Respecter la loi.
Mais qu’est-ce que la loi
lorsqu’elle bafoue notre condition humaine ?
Que vaut-elle
lorsqu’elle nous interdit d’exister dans notre entièreté,
lorsqu’elle sacrifie notre bien-être,
lorsqu’elle nous arrache jusqu’au droit d’être humains ?
Car oui,
avant d’être des travailleurs,
des consommateurs,
des citoyens dociles,
nous sommes des êtres humains.
Des êtres qui veulent vivre.
Qui veulent aimer.
Qui veulent être libres.
Des êtres qui, pour la plupart,
n’ont rien choisi de leur point de départ.
Nous naissons nus.
Dépendants.
Vulnérables.
Sans fortune, sans titre, sans mérite à faire valoir.
Et pourtant, il faudra déjà justifier notre existence.
Prouver notre utilité.
Vendre notre temps.
Transformer nos heures en argent,
notre fatigue en valeur,
nos vies en capital.
Comme si vivre ne suffisait pas.
Nous sommes dépouillés.
Et vous avez fait de ce dépouillement
une faute individuelle,
une honte à dissimuler,
une pauvreté à punir.
Vous avez construit un monde
où l’on donne de la valeur à ceux qui amassent
et où l’on retire leur dignité à ceux qui manquent.
Un monde où l’accumulation devient un mérite,
où la misère devient une responsabilité,
où la richesse, même factice,
vaut davantage que la vie qui la rend possible.
Mais cette richesse,
qui la porte à bout de bras ?
Qui extrait la matière de la terre ?
Qui use son corps à la tâche ?
Qui se lève chaque matin
pour que d’autres puissent continuer de posséder ?
Et au nom de quoi ?
Au nom d’un ordre que vous avez inventé,
d’une valeur que vous avez décrétée,
d’une hiérarchie que vous avez érigée
au milieu du monde vivant.
Vous avez bâti un faux monde
dans le vrai qui nous regarde en face.
La terre, elle, ne connaît pas vos titres.
Le soleil ne distingue pas les puissants des misérables.
Le vivant n’a pas besoin de vos marchés,
pour justifier son existence.
C’est vous qui avez séparé l’homme de sa nature,
la dignité de sa condition,
la liberté de son existence.
C’est vous qui empoissonner nos rivières, notre nourriture, nos bébés, nos forêts, nos plantes, nos arbres.
Qui répandez le feu qui ravage.
Qui étouffez le peuple, le monde.
Et vous appelez cela le progrès.
L’État providence.
L’État de droit.
L’État qui promet l’ordre,
la démocratie,
la protection de tous.
Mais que protège-t-il
lorsque la misère devient invisible,
lorsque le handicap devient un obstacle à rentabiliser,
lorsque les différences dérangent,
lorsque la détresse est réduite au silence ?
Que reste-t-il de la démocratie
lorsque les voix qui dérangent sont étouffées ?
Que reste-t-il de la protection
lorsque la violence répond à la contestation ?
Vous nous demandez d’obéir
à un monde qui nous étouffe,
de respecter des règles
qui ne nous respectent pas,
de préserver un ordre
qui nous consume.
Et lorsque nous refusons,
lorsque nous bloquons,
lorsque nous crions,
lorsque nous cessons de produire,
vous nous accusez de détruire.
Mais qui a commencé ?
Qui a fait de nos vies des outils ?
Qui a transformé notre temps en marchandise ?
Qui nous a appris à confondre la valeur d’un être
avec ce qu’il rapporte ?
Vous nous reprochez de ne plus vouloir travailler
comme si nous ne voulions plus vivre.
Mais nous voulons vivre.
Vivre sans avoir à mériter le repos.
Sans devoir acheter notre dignité.
Sans consacrer nos existences entières
à faire tourner une machine
qui nous demande toujours davantage
et ne nous rend jamais assez.
Nous ne voulons pas nécessairement moins faire.
Nous voulons cesser d’être réduits
à ce que nous faisons.
Nous voulons retrouver le droit d’être,
avant celui de produire.
Alors oui,
je veux que quelque chose brûle.
Je veux le sentir sous la paume de ma main,
ce monde que vous avez bâti sur nos corps,
sur nos silences,
sur nos renoncements.
Je veux voir ses certitudes se fissurer,
ses idoles tomber,
ses lois se confronter enfin
à l’humanité qu’elles prétendent servir.
Je veux le voir brûler.
Non pas le vivant.
Non pas les hommes.
Non pas la terre qui nous porte.
Je veux voir brûler l’ordre qui nous apprend
à sacrifier tout cela pour continuer de produire.
Je veux sa fin.
Et si vous appelez cela détruire,
alors peut-être est-il temps
de nous demander
ce qui mérite réellement
d’être sauvé.
Gabrielle.




