. Près de 2 000 milliards d’euros sont en jeu pour 2028-2034. Derrière la demande de coupes portée par six États membres, la Martinique doit défendre la continuité des financements européens et son droit à peser sur leur emploi.
La bataille du prochain budget européen est engagée avant même que les négociations aient véritablement commencé. La Commission propose près de 2 000 milliards d’euros pour la période 2028-2034. Six États membres — l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède, le Danemark, l’Autriche et la Finlande — réclament une réduction de plusieurs centaines de milliards. Berlin conduit l’offensive, au nom de la maîtrise des dépenses et d’une nouvelle hiérarchie des priorités européennes.
Derrière les chiffres, une question politique : quelle Europe veut-on financer ? Une Europe qui maintient la solidarité entre ses territoires, ou une Union qui concentre davantage ses moyens sur la défense, la sécurité, la compétitivité et le soutien à l’Ukraine ? Ces priorités sont devenues pressantes face à la guerre, aux rivalités sino-américaines et aux fragilités industrielles européennes. Mais elles ne sauraient effacer les écarts entre les territoires ni rendre secondaires les politiques qui permettent à chacun de se développer.
Un budget européen qui concerne directement la Martinique
Pour la Martinique, cette négociation n’a rien d’abstrait. Les fonds européens participent au financement de projets d’eau, d’assainissement, de mobilité, de formation, d’agriculture et de prévention des risques. Or notre territoire cumule précisément les contraintes que l’Union reconnaît au titre de l’ultrapériphérie : éloignement, insularité, marché étroit, surcoûts de transport, dépendance aux importations et exposition aux risques climatiques.
Aucune coupe n’est encore décidée. Le budget pluriannuel doit être adopté à l’unanimité des États membres, et la Commission maintient la cohésion et l’agriculture au cœur de sa proposition. Elle prévoit notamment une garantie globale pour les régions moins développées. Mais cette garantie ne suffit pas à assurer que les crédits destinés à la Martinique seront préservés, clairement identifiés et effectivement accessibles.
Qui décidera de l’emploi des crédits ?
C’est là que se joue une autre bataille : celle de la méthode. La Commission veut regrouper plusieurs financements dans de grands plans nationaux et régionaux de partenariat. Cette organisation pourrait permettre de mieux adapter les fonds aux besoins locaux. Elle pourrait aussi renforcer la centralisation des arbitrages, si les choix se font essentiellement à Paris, entre ministères et contraintes budgétaires nationales. La Martinique ne peut pas être seulement bénéficiaire d’un plan élaboré ailleurs. La CTM, les communes, les acteurs économiques et la société civile doivent participer réellement à la définition des priorités.
Protéger les filières et rendre les nouvelles priorités accessibles
L’enjeu concerne aussi l’agriculture. Le POSEI et les soutiens adaptés aux réalités insulaires répondent à des handicaps structurels ; ils ne sont pas des privilèges. Les réduire ou les diluer fragiliserait les exploitations et les filières, au moment où l’autonomie alimentaire est devenue un objectif affiché. Même logique pour la pêche et l’économie bleue : on ne peut demander aux territoires de protéger leurs ressources et de développer leurs activités maritimes tout en réduisant les moyens nécessaires à cette transformation.
La Martinique peut certes trouver sa place dans les nouvelles priorités européennes : énergies renouvelables, bioéconomie, santé, recherche, adaptation climatique, infrastructures portuaires et coopération caribéenne. Mais ces possibilités ne compenseront pas automatiquement une baisse des fonds de cohésion. Encore faut-il que les collectivités, les entreprises, l’université et les associations puissent accéder à ces financements, souvent conçus pour des projets et des opérateurs de grande envergure.
Faire de l’ultrapériphérie une garantie concrète
La réponse doit donc être politique et collective. Avec les autres régions ultrapériphériques, la Martinique doit défendre une enveloppe distincte et lisible, le maintien des compensations liées à l’ultrapériphérie, la protection du POSEI et une gouvernance locale véritable. Elle doit aussi faire reconnaître ses priorités concrètes : l’eau, l’assainissement, les risques naturels, le littoral, les sargasses, les mobilités et l’autonomie énergétique et alimentaire. Sa situation dans la Caraïbe doit enfin être considérée comme un atout stratégique pour l’Europe, et non comme une périphérie lointaine.
Le prochain budget européen dira quelle place l’Union réserve à la solidarité lorsqu’elle doit financer de nouvelles urgences. Pour la Martinique, le risque serait de subir une double peine : perdre des moyens pour répondre à des difficultés anciennes, tout en étant appelée à investir davantage dans le climat, la sécurité et la compétitivité. La bataille budgétaire qui s’annonce sous étendard allemand est donc aussi la nôtre. Elle exige que l’ultrapériphérie ne reste pas une formule des traités, mais se traduise en garanties financières et en pouvoir d’agir.
Gérard Dorwling-Carter





