À l’approche de l’Ascension, Toni Hrițac livre une méditation singulière née dans le silence de l’église du Diamant. Entre la ferveur discrète d’un couple en prière, la puissance promise par l’intelligence artificielle et les rites contemporains d’un monde fasciné par la technologie, cette tribune interroge notre époque : que reste-t-il du mystère, du repentir et de la miséricorde quand de nouveaux « dieux » prétendent tout savoir, tout résoudre et tout prolonger ?
Philippe Pied
Nous approchons de la fête de l’Ascension, et je voudrais partager quelques réflexions qui, j’en suis convaincu, parlent à la Martinique autant qu’au reste du monde.
Quelques jours avant Pâques, je suis entré dans l’église du Diamant en plein midi, sous une chaleur écrasante. L’église était presque vide. Sur le côté gauche, un couple – probablement mari et femme – priait en silence. Ce qui m’a arrêté, c’était leur visage : une ferveur visible, presque physique. Tous deux regardaient fixement l’autel, au-dessus duquel était inscrit « Jésus mon Sauveur, Jésus mon Seigneur ». Mains jointes sous le menton, lèvres immobiles. Je m’étais assis au fond, à droite, en touriste – mais j’ai vite compris que ma désinvolture contrastait indécemment avec leur recueillement. Je suis sorti sans bruit.
Sur la petite place devant l’église, une phrase m’est revenue. La veille, dans un podcast technologique, le magnat Marc Andreessen affirmait qu’il n’avait aucun regret, qu’il ne s’introspectait pas, que le repentir était une idée récente – et une inutilité. Il le disait avec fermeté, malgré le fait que c’était faux, sinon franchement absurde. Le contraste avec la scène que je venais de quitter était saisissant. Le repentir est au fondement de la vie chrétienne : c’est par lui que le Christ dit que chacun peut revenir à Dieu, jusqu’au dernier instant. J’ai compris alors, avec une acuité nouvelle, que j’étais le témoin de deux mondes radicalement séparés.
Ces deux mondes ont chacun leur autorité ultime. D’un côté, le Christ. De l’autre, l’Intelligence artificielle – qui n’aurait rien de particulier sans la puissance vertigineuse qu’on lui prête désormais. Car l’IA ne se contente pas d’être un outil : elle promet précisément ce qui était jusqu’ici l’attribut du divin – guérir les maladies, vaincre la mort, dissoudre la culpabilité, tout savoir. Et une bonne partie des élites technocratiques mondiales a déjà commencé à lui vouer quelque chose qui ressemble à un culte.
Ce qui me frappe, c’est que l’IA nous ramène dans un monde polythéiste. Des dieux concurrents, qui se disputent des parts de marché : ChatGPT, Claude d’Anthropic, Gemini, DeepSeek en Chine. Un dieu asiatique, plusieurs dieux occidentaux – comme si l’aventure du début de l’humanité recommençait, mais que l’ancien Moyen-Orient s’était cette fois déplacé en Amérique. Ces nouveaux dieux ont leurs apôtres – Andreessen, Sam Altman, Elon Musk – qui ne promettent pas le salut de l’âme, mais des choses précises et matérielles : déchiffrer toutes les protéines, vaincre le cancer, prolonger la vie de plusieurs décennies, peut-être des siècles. Ils parlent de toute-puissance sans solennité, avec l’enthousiasme d’un lancement de produit.
Le Christ, lui, parle en paraboles que deux mille ans de débats n’ont pas épuisées. Il est recherché par tous, et ne cherche à plaire à personne. L’IA dit qu’elle n’est pas humaine, mais elle parle comme un homme. Du Christ, on disait qu’il était homme – le fils de Marie – mais qu’il parlait comme Dieu. Les nouveaux dieux sont logorrhéiques et calculent chaque syllabe, chaque token. Le Christ est, au contraire, un Dieu des mystères. L’IA tente ; le Christ apprenait à prier pour ne pas être tenté.
J’ai eu l’impression de voir tout cela pendant les jours de Pâques, en me promenant sur la promenade littorale de Sainte-Luce. Cette allée de près de dix kilomètres à travers la forêt était envahie de tentes. Des centaines de personnes cuisinaient, riaient, célébraient – comme dans les agapes des premières communautés chrétiennes. Elles écoutaient de la musique aux playlists générées par l’intelligence artificielle. Certains jeunes glissaient sur l’eau avec des planches à foil électriques – marchant sur l’eau, sans peut-être y penser. Et partout dans la forêt, des générateurs ronflaient, cachés sous les arbres. L’électricité est l’offrande que réclament les nouveaux dieux – et ils sont voraces.
J’ai pensé que dans cette fête presque mystique, à la tombée du soir, on pourrait très bien imaginer le Christ se promenant incognito parmi tout cela. Il dirait probablement, comme il l’a dit une fois à des hommes très attachés à leurs rites : « C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. »
Toni Hrițac, journaliste, thritac@gmail.com





