Martinique : Faisons de la fiscalité, de la logistique et de la production les trois piliers complémentaires de notre développement.
Par David Zobda, maire du Lamentin
La Martinique est à un moment de vérité économique. La vie chère persiste. Trop de très petites entreprises peinent à investir, à embaucher et à exporter. Nos jeunes cherchent des perspectives. Nos producteurs subissent les coûts du transport, les normes, l’étroitesse du marché local et la concurrence de territoires voisins mieux organisés pour accueillir, transformer et exporter.
Face à cela, une question revient dans le débat public :
faut-il une zone franche globale pour toute la Martinique ?
Faut-il privilégier la zone franche douanière productive portée par la Collectivité territoriale de Martinique ?
Faut-il renforcer la ZFANG ?
La réponse est simple :
« il ne faut pas choisir un outil contre un autre. Il faut les organiser au service d’un même projet martiniquais. »
La Martinique ne peut plus se satisfaire d’une économie où l’importation structure trop souvent l’offre, les prix et les habitudes de consommation. Une zone franche douanière peut être utile : elle permet de stocker, assembler, conditionner, transformer puis réexporter dans de meilleures conditions. Mais elle ne doit jamais devenir une simple voie supplémentaire pour faire entrer des marchandises sur notre territoire.
Son objectif doit être clair : importer, lorsque c’est nécessaire, pour transformer ici, créer de l’emploi ici, construire des compétences ici et exporter depuis ici. La zone franche douanière doit donc être associée à une stratégie d’exportation vers la Caraïbe, vers le CARICOM et vers l’Europe.
L’entrée de la Martinique dans son environnement régional ne peut pas être un marché à sens unique. Nous ne devons pas seulement ouvrir nos portes aux produits de nos voisins ; nous devons aussi obtenir les conditions concrètes permettant aux produits, aux services et aux savoir-faire martiniquais d’accéder aux marchés caribéens. Cela suppose de travailler la reconnaissance des normes, les certifications sanitaires, la traçabilité, les contrôles, les règles de transport et les procédures douanières.
C’est pourquoi nous proposons la création d’une unité douanière dédiée aux entreprises engagées dans la transformation, le perfectionnement actif et l’exportation. Non pas une douane moins exigeante, mais une douane plus efficace : numérique, accessible, réactive et capable d’accompagner les petites entreprises dans des procédures qui restent aujourd’hui trop complexes. Une TPE n’a pas les moyens de perdre des semaines dans les formalités, lorsqu’elle doit expédier un produit frais, une pièce technique ou une commande vers un marché voisin.
Nous proposons également de renforcer la ZFANG et de la sécuriser dans le temps. Les entreprises ne peuvent pas investir dans une usine, un laboratoire, un entrepôt, une chaîne de froid ou une solution numérique avec un horizon fiscal de quelques années. Elles ont besoin de visibilité. C’est pourquoi nous défendons une prorogation sur dix ans.
Mais il faut aussi être clair : le renforcement fiscal ne doit pas devenir une rente. Le socle que nous proposons est un abattement de 80 % sur les bénéfices, assorti d’un taux de 100 % de CFE, pour donner aux entreprises martiniquaises une capacité réelle de respirer, d’investir et de se développer. Dans les filières stratégiques de la ZESTE — santé, agro-transformation, économie circulaire, logistique, technologies et activités de production — un abattement temporaire de 95 % sur les bénéfices peut être envisagé pendant cinq ans, dans des plafonds à sécuriser avec l’État et l’Union européenne.
Le taux de 100 % ne doit pas être accordé indistinctement. Il doit récompenser les entreprises qui créent réellement de la richesse nouvelle : celles qui s’implantent, investissent, transforment localement, exportent, ou créent des emplois supplémentaires durables.
Mais nous devons également nous méfier d’un pacte fiscal sans réciprocité. Il ne serait ni juste ni efficace de demander aux communes, aux intercommunalités et à la CTM de mobiliser leur foncier, leur ingénierie, leurs infrastructures, leurs outils de développement et parfois leurs propres recettes, sans que l’État ne reconnaisse et n’accompagne les efforts consentis par les collectivités.
Le contrat que nous proposons ne peut donc être à sens unique. Si l’État accepte de renforcer et de sécuriser les dispositifs fiscaux, les collectivités doivent pouvoir disposer des moyens d’investissement, d’accompagnement et de fonctionnement nécessaires pour transformer cette décision en projets réels. L’État doit assumer sa part : stabilité dans le temps, soutien à l’ingénierie, articulation effective avec les fonds européens, aide au fret renforcée, appui douanier et accompagnement financier des efforts locaux engagés pour l’emploi, la production et l’exportation.
Mais la réciprocité ne concerne pas seulement les institutions. Elle implique aussi les entreprises et les consommateurs. Les entreprises doivent accepter de faire évoluer leurs pratiques : investir davantage, coopérer, former, recruter, transformer localement, mutualiser leurs flux, viser les marchés caribéens et européens, et faire de l’innovation un outil de compétitivité réelle.
De leur côté, les consommateurs, les donneurs d’ordre publics et privés, les acteurs de la distribution doivent participer à ce changement de modèle. Consommer local ne peut pas rester un mot d’ordre abstrait. Cela suppose de reconnaître la valeur de produits martiniquais transformés ici, d’encourager les circuits courts lorsqu’ils sont compétitifs et transparents, et de soutenir les entreprises qui créent effectivement de la valeur, de l’emploi et des savoir-faire sur le territoire.
Notre ligne doit être constante : chaque outil de développement doit accroître notre souveraineté. Souveraineté alimentaire, en produisant, transformant et distribuant mieux ce qui peut l’être en Martinique ; souveraineté énergétique, en réduisant nos dépendances ; souveraineté logistique, en maîtrisant davantage nos flux ; souveraineté technologique, en développant les compétences, les données et les solutions adaptées à nos réalités ; souveraineté économique, enfin, en donnant aux TPE-PME martiniquaises les moyens de produire, d’embaucher et d’exporter.
Une exonération fiscale, une aide au fret, une zone douanière ou un fonds d’investissement ne doivent jamais être regardés isolément. Chacun doit être évalué à une question simple : renforce-t-il durablement la capacité de la Martinique à décider, produire, nourrir, soigner, transporter, innover et échanger par elle-même ? Si la réponse est non, alors l’outil doit être corrigé.
C’est sur ce point que le débat doit être honnête. Une exonération sociale généralisée sur tous les emplois existants peut coûter cher sans toujours provoquer une seule embauche supplémentaire. Nous proposons donc une exonération sociale renforcée sur les emplois nets nouveaux. Une entreprise qui conserve ses salariés actuels garde le régime existant. Mais lorsqu’elle embauche durablement au-delà de son effectif de référence, elle bénéficie d’un avantage renforcé sur ces nouveaux emplois.
Cette règle est juste. Elle donne un intérêt concret à l’entreprise : embaucher. Elle donne une garantie à l’État : l’argent public soutient un résultat mesurable. Elle donne une perspective aux jeunes, aux demandeurs d’emploi, aux personnes en reconversion et à tous ceux qui souhaitent vivre dignement de leur travail en Martinique.
L’aide au fret doit suivre la même logique. Elle doit être prolongée, simplifiée et mieux articulée avec les fonds européens. Surtout, elle doit devenir une aide conditionnée : plus forte lorsque les marchandises sont transformées en Martinique, lorsqu’elles sont expédiées vers les îles voisines, lorsqu’elles servent l’économie circulaire, lorsqu’elles participent à la souveraineté alimentaire ou lorsqu’elles contribuent à faire baisser les coûts de production.
La souveraineté alimentaire est en effet une urgence. Il ne s’agit pas de prétendre tout produire sur place. Il s’agit de sécuriser nos approvisionnements essentiels, d’augmenter la part de valeur ajoutée locale, de développer le stockage, la transformation, le conditionnement, les circuits courts et la distribution de proximité. Il s’agit de mieux relier producteurs, transformateurs, grossistes, commerçants et consommateurs.
La souveraineté technologique doit également devenir un objectif concret. Elle passe par les données, l’énergie, la chaîne du froid, la traçabilité, les services numériques et les nouvelles mobilités. Le transport de marchandises par drone, par exemple, ne remplacera pas les navires et les camions. Mais il peut permettre d’acheminer rapidement des prélèvements médicaux, des produits de santé, des pièces urgentes ou certains petits volumes agricoles. Ce sont des usages précis, utiles, qui peuvent créer des compétences et de l’emploi local.
La ZESTE n’est pas une zone réservée. C’est un démonstrateur. Elle permet de tester avec rigueur, sur un périmètre cohérent, la combinaison des bons leviers : fiscalité, emploi, fret, douane, financement, foncier, innovation, formation et exportation. Elle doit être portée avec les communes, la CACEM, la CTM, l’État, les entreprises, les salariés, les organismes de formation et les acteurs de la recherche.
La Martinique ne demande pas un privilège. Elle propose un contrat : l’État rend ses dispositifs plus lisibles et plus efficaces ; la CTM, les communes et les acteurs économiques s’engagent à orienter ces moyens vers la création d’emplois, la production locale, l’exportation et la baisse durable des coûts.
Pour garantir cette souveraineté économique, nous proposons un pacte de double intégration Europe-Caraïbe. En effet, la Martinique doit évoluer d’un statut de périphérie européenne vers celui de carrefour euro-caribéen. Cette évolution ne remet pas en cause son appartenance à la France et à l’Union européenne. Elle vise à lui reconnaître une capacité décisionnelle propre dans les organisations régionales caribéennes afin qu’elle puisse défendre directement ses intérêts économiques, climatiques et commerciaux. À l’image d’une Europe à géométrie variable, la Martinique pourrait bénéficier d’une citoyenneté institutionnelle élargie lui permettant d’exercer simultanément sa vocation européenne et sa vocation caribéenne.
Nous ne devons pas opposer zone franche globale, zone douanière productive et expérimentation territoriale. Nous devons construire une boîte à outils commune.
Une fiscalité qui récompense l’investissement. Une exonération sociale qui récompense l’embauche. Une douane qui facilite l’exportation. Une aide au fret qui réduit les surcoûts. Une stratégie alimentaire et technologique qui renforce notre autonomie. Voilà la voie d’une Martinique qui produit, qui exporte et qui protège davantage ses habitants.
David Zobda





