Écrit en mars 2007, au moment où Nicolas Sarkozy annonçait la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, ce texte de Fernand Tiburce Fortuné résonne aujourd’hui comme un avertissement. Prenant appui sur Les Bienveillantes de Jonathan Littell, l’auteur interroge la mécanique qui, au nom de la sécurité et de la défense d’une identité prétendument menacée, commence par distinguer, puis classer, désigner et exclure. Alors que l’immigration s’impose de nouveau au cœur du débat politique et que certains Antillais se pensent définitivement protégés par leur nationalité française, il rappelle une vérité inconfortable : lorsque l’on commence à hiérarchiser les origines et les appartenances, nul ne peut être certain de rester durablement du « bon côté » de la frontière.
LES BIENVEILLANTES
(Jonathan LITTELL, Prix Goncourt et de l’Académie française – 2006
Du livre « Les Bienveillantes », au « Ministère de l’immigration et de l’Identité Nationale »
Profitant des avions, des avant et après siestes, du train aussi, lors d’un récent voyage au Mali, j’ai lu en entier, je dis bien intégralement, le livre imposant de Johnatan Littell, » Les Bienveillantes », prix Goncourt et de l’Académie française.
Il faut tenir le coup et aller jusqu’au bout, car ce livre qui est un excellent roman – l’auteur sait raconter, sait enchaîner, sait faire durer le suspens, sait surprendre, sait utiliser l’histoire- est aussi un livre terrifiant. Le héros, schizophrène assurément, fou sans doute, pervers démoniaque, y est cynique, écoeurant à bien des égards, abject, égoïste, plein de suffisance et de morgue, plein d’une ambition démesurée qui passe par dessus les autres pour satisfaire son ego, toujours aux ordres, soumis, sans compassion. Et la culture musicale et littéraire immense dont il est le détenteur, si elle laisse échapper un sourire, car l’esprit ne peut que se réjouir- le temps d’un cillement- de partager les mêmes espaces de la pensée, ne parviendra jamais à dissiper l’odeur putride qui parcourt et empeste l’ouvrage.
En effet, dans ce livre sur la guerre hitlérienne, ce n’est pas tant l’antisémitisme qui nous surprend, ce n’est pas tant la solution finale et les camps de la mort qui retiennent notre attention : cette histoire édifiante est connue et se raconte chaque jour à la radio, dans les journaux, sur le net, à la télé et chaque mois dans un livre. Ce qui est nauséabond, c’est l’esprit de systématisation de l’affaire et les tentatives, jusqu’à l’absurde, de justification. Par exemple contourner de façon ambiguë l’impératif catégorique de Kant -sont cités: Critique de la raison pure et Critique de la raison pratique- et ses valeurs morales pour en faire une base théorique de la solution finale. Cela signifie aussi peut-être que devant le doute -le doute fonde-t-il ici l’homme, malgré lui?- il a fallu s’assurer que la philosophie pouvait aider, voire soulager l’esprit perturbé et le libérer de ses réticences, même en trichant avec elle.
Ce qui retient aussi l’attention, c’est la montée progressive, inexorable, de l’administration qui gère l’identité nationale allemande. Là-dessus, le livre est bien fait et précis. Qui est le bon Allemand, qui fait partie du peuple élu, ce Deutschesvolk? Car pour définir un bon Allemand, un Allemand de souche, il faut exclure les autres et inventer des critères même les plus ridicules, remonter des lignages les plus enchevêtrés, créer la catégorie de sous-hommes pour les stigmatiser, étudier et comprendre les métissages pour les exécrer et les exacerber, mesurer les degrés de ces mêmes métissages pour mieux humilier, chercher leur ancienneté pour mieux avilir et rejeter, transporter et déporter massivement pour rabaisser, s’appuyer sur les faciès ou autres critères physiques pour assassiner à tout va. Et tous les ethnologues, les historiens, les anthropologues, les savants, les journalistes allemands comme français ou d’autres peuples soumis au Führer, sont mis à contribution pour exclure, trier, vérifier, argumenter, chasser, donner les fondements scientifiques de la Solution finale.
Car pour que les exécutants de ces basses oeuvres accomplissent leur devoir envers le Deutschesvolk et le Führer, il faut un cahier des charges, une réglementation précise, des statistiques ethniques, des circuits administratifs, des chiffres à recouper et analyser, du rendement. Si on tue un juif, un tzigane, un communiste, un nègre, un homosexuel, un handicapé, ce sera selon le règlement et sans état d’âme. C’est dire si une administration comme celle-là, avec ses ramifications tentaculaires, a occupé les esprits au quotidien, a envahi jour après jour la société allemande tout entière, voire l’armée, prussienne dans l’âme, et son commandement, au début de la guerre, réticente à un moment.
Mutatis, mutandis, j’ai pensé à tout cela quand N. Sarkozy a annoncé son Ministère de l’immigration et de l’identité française. Ce n’est pas anodin. Les conséquences seront incalculables pour la République et pour nous, minorité visible, le bon critère. Il y aura un glissement insensible, progressif, inéluctable vers une bureaucratie omniprésente qui se voudra efficace dans la chasse aux minorités, avec force arguments et privations de libertés, car il faudra distinguer:
– le français de souche leucoderme des autres leucodermes européens ou autres, en situation régulière ou non
– pour les minorités visibles : Noir antillais français, de Noir africain français, Noir étranger régularisé et naturalisé, Noir en situation irrégulière etc…
– Arabe français, arabe régularisé, arabe naturalisé…Harki
– etc…
J’imagine un roman fiction comme « 1984 » de Georges Orwell : Il faudra donc en arriver aux étoiles. Je veux dire, pour paraphraser l’épisode du voile et de la laïcité, porter un signe ostentatoire de « mi-no-ri-ta-bi-li-té », pour acquérir ou non l’honorabilité de l’identité française.
Certains (je pense à certains antillo-guyanais) exigeront même de porter cette étoile pour être bien distingués des Autres. Car, on est toujours l’Autre de quelqu’un.
Mais ce n’est qu’une fiction : donc, cela n’arrivera jamais.
Les sondages montrent que les Français, à une forte majorité, d’une part se déclarent ouvertement racistes et d’autre part sont d’accord pour se protéger des allogènes et suivront le Comte Nicolaï Sarkozy de Nagy-Bocsa, sur cette pente-là. Mais l’Histoire les connait, quand ça bardera et débordera, personne n’aura jamais approuvé l’idée de ce super Ministère, comme après la guerre 39-45, personne n’avait approuvé l’armistice, personne n’avait soutenu le Maréchal Pétain. Tous Gaullistes dès le 18 juin.
Allez, c’est vrai, et c’est heureusement bon pour le devoir de mémoire et l’honneur de ceux qui sont morts à Valmy, il y a eu beaucoup de résistants et quelques Justes, de bons Français de bon sens, et il y en aura toujours, de vrais républicains, qui seront toujours nos amis.
Fernand Tiburce FORTUNE
Ducos, le 19/03/2007
Martinique (Caraïbes)





