Dans le prolongement du temps de réflexion organisé le 17 juin par la Collectivité Territoriale de Martinique autour de l’insécurité et du narcotrafic, Jean-Yves Bonnaire propose une tribune qui mérite attention.
Son texte a l’intérêt de ne céder ni à la facilité de la seule répression, ni à celle du discours social simplificateur. Il nous invite au contraire à regarder la situation dans toute sa complexité, en tenant compte de la jeunesse, du rapport au travail, de l’attractivité de l’économie légale, du rôle des familles, des entreprises, des associations, des collectivités et de l’État.
Au cœur de cette réflexion, une idée forte :
« La Martinique ne pourra répondre durablement à la violence, à la délinquance et aux trafics qu’en apprenant à mieux « faire pays ». C’est-à-dire en dépassant les logiques de silos, les postures politiques et les réponses isolées, pour construire une stratégie commune, cohérente et inscrite dans le temps long. »
Nous publions ici cette contribution de Jean-Yves Bonnaire, qui apporte un éclairage utile au débat public martiniquais.
Philippe Pied
Le moment de réflexion collective organisé le 17 juin dernier par la Collectivité Territoriale de Martinique a donné lieu à des interventions et des propositions de grande qualité.
De ce que j’ai pu en voir, je retiens particulièrement les contributions de Yannick Étienne-Notte et de Jean-Michel Loutoby, deux acteurs de la vie publique martiniquaise qui connaissent intimement les réalités dont ils parlent.
Pour ma part, les actions conduites depuis plusieurs années à la FRBTP Martinique et au sein de Contact Entreprises m’ont permis de mesurer l’écart parfois abyssal qui existe entre la vision du monde du travail qu’a une partie de notre jeunesse, ses aspirations, sa perception de l’argent et la réalité de l’emploi salarié ou de l’entrepreneuriat en Martinique.
À cet égard, participer à des forums métiers dans les collèges et les lycées est souvent plus instructif que bien des études. On y découvre des attentes, des représentations et parfois des incompréhensions qui doivent nous interpeller collectivement.
Face à un système légal qui peine parfois à apparaître suffisamment attractif et face à des activités illicites qui donnent l’illusion d’une réussite rapide, dans un monde où le consumérisme est érigé en modèle, le combat est difficile.
Mais il faut aussi avoir l’honnêteté de reconnaître qu’il n’existe pas de cause unique à cette situation. La paupérisation de certaines familles est une réalité. Les difficultés liées au coût de la vie également. Pourtant, elles ne suffisent pas à expliquer à elles seules les phénomènes de violence, de délinquance ou l’engagement dans les trafics.
C’est pourquoi il n’existe pas davantage de solution miracle.
Ni la seule répression.
Ni le seul traitement social.
Ni la seule activité économique.
Ni même la création d’emplois à elle seule.
La réponse passe nécessairement par un arsenal de solutions cohérentes, complémentaires et inscrites dans la durée. Des solutions suffisamment expliquées pour que chacun comprenne leur raison d’être et la direction collective qu’elles poursuivent : redonner du sens à nos vies et de la valeur à l’engagement citoyen.
Cette stratégie ne peut appartenir à personne en particulier.
Elle ne peut être celle de l’État d’un côté, des collectivités de l’autre, des associations ailleurs ou encore des acteurs économiques dans leur propre périmètre.
Tant que les solutions proposées ne deviendront pas celles de l’ensemble des décideurs et d’une majorité de citoyens, notre action restera fragmentée et son impact limité.
La gravité de la situation nous oblige désormais à une forme d’union sacrée. Elle exige la mise en sommeil des querelles stériles, le dépassement des silos, l’acceptation du travail collectif et l’engagement sur le temps long.
Nous devons apprendre plus vite à « faire pays ».
Nous devons expérimenter, évaluer, corriger, mutualiser nos moyens et mettre en cohérence les nombreuses initiatives qui existent déjà. Car prises isolément, elles sont utiles ; mises en réseau, elles peuvent devenir transformatrices.
Cette cohérence doit aussi concerner nos discours et nos postures. Ce combat est transgénérationnel. Il exige de la constance, de la lucidité et du courage.
Il y a des pages à tourner.
Des simplifications abusives à abandonner.
Des discours populistes, des postures « silon van » et des promesses sans lendemain à ranger définitivement au placard.
Car la sécurité de nos concitoyens n’est ni une marotte, ni un fonds de commerce politique.
C’est une exigence collective, une responsabilité partagée et une condition essentielle du vivre-ensemble.
Les résultats ne viendront ni en quelques mois, ni au rythme des échéances électorales. Ils viendront de notre capacité à tenir un cap commun, à persévérer malgré les difficultés et à transmettre aux générations suivantes une société plus apaisée que celle dont nous avons hérité.
Ne tardons pas.
L’urgence est déjà là.
Jean-Yves BONNAIRE





