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    Home » Intelligence artificielle : demain, une troisième catégorie de personnes ? Par Toni Hitrac
    Tribunes

    Intelligence artificielle : demain, une troisième catégorie de personnes ? Par Toni Hitrac

    juin 30, 2026Mise à jourjuin 30, 2026Aucun commentaire
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    Dans cette réflexion signée Toni Hritac, journaliste, l’intelligence artificielle n’est plus abordée seulement comme un outil technique, mais comme une possible nouvelle catégorie d’acteurs économiques et sociaux. À partir des analyses de Yuval Noah Harari, d’un échange publié par le New York Times et d’un article du Figaro, l’auteur interroge une perspective aussi fascinante qu’inquiétante : que se passerait-il si des agents artificiels autonomes obtenaient, demain, une forme de reconnaissance juridique ? Entre emploi, fiscalité, souveraineté, lobbying et place de l’humain, cette question ouvre un débat majeur : qui devra, finalement, s’adapter à qui ?


    La troisième catégorie de personnes : qui devra s’adapter à qui ?

    Pouvez-vous imaginer que 10 000 personnes puissent être logées en même temps dans un bâtiment comme la Tour Lumina à Fort-de-France ?

    C’est ce qui m’est venu à l’esprit en suivant le podcast du New York Times entre Ezra Klein et Yuval Noah Harari, mais aussi à la lecture d’un article sur un sujet similaire dans Le Figaro (les liens à la fin de l’article).

    Harari observe que les États modernes reconnaissent aujourd’hui deux types de personnes : les personnes physiques et les personnes morales. En d’autres termes, les individus et les entreprises. Dans les États démocratiques, leurs droits sont presque égaux, à quelques exceptions évidentes près, comme le droit de vote.

    Si vous aviez dit à un Caribéen des années 1700 qu’il existait des entités sans corps, sans âme et sans famille capables d’acheter des terres, d’embaucher des salariés, de signer des contrats et d’ester en justice, il vous aurait probablement pris pour un fou. Aujourd’hui, nous les appelons des entreprises et cela nous semble parfaitement normal.

    Mais que se passerait-il si les États venaient à reconnaître une troisième catégorie : les personnes dotées d’une intelligence artificielle ? Les discussions sont en cours, et elles suscitent autant de débats que de fureur.

    À bien y penser, 10 000 de ces personnes dotées d’intelligence artificielle pourraient être « logées » dans les serveurs de la Tour Lumina et travailler non-stop, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, sans vacances ni pauses. Elles pourraient opérer sur les marchés boursiers, en comptabilité, dans les services bancaires, le marketing, la médecine, le droit, l’édition et la production d’actualités, ou dans tout autre domaine où le travail intellectuel peut être automatisé.

    Elles encaisseraient et paieraient des factures. Elles pourraient collaborer avec des personnes morales, conclure des conventions avec des entreprises et, pourquoi pas, manager des humains. L’État pourrait établir à leur encontre un régime d’imposition, probablement conséquent, et tirer des revenus importants de leur activité. Et derrière elles, il n’y aurait aucun humain.

    Vers une immigration des agents artificiels

    Harari va cependant plus loin et compare l’émergence de telles personnes à une immigration de masse. Il parle d’« immigrants artificiels », susceptibles de créer des problèmes similaires à ceux associés à l’immigration classique. Ils prendraient des emplois, modifieraient progressivement la culture locale et poseraient des difficultés d’intégration dans la société.

    Ce ne sont pas des enjeux mineurs, ils sont même à l’ordre du jour en France. La perte d’emplois est déjà un sujet de débat majeur, d’autant plus qu’elle touche des postes considérés jusqu’ici comme hautement qualifiés. Le changement de la culture locale commence à se faire sentir à travers les relations, parfois étonnamment intenses et problématiques, entre les humains et les systèmes d’intelligence artificielle, en particulier chez les jeunes. Et l’intégration de telles personnes dans une société construite exclusivement pour les hommes soulève des questions que nous ne nous sommes jamais posées auparavant.

    Imaginons, par exemple, que ces personnes artificielles se penchent sur la question du coût de l’énergie. L’intelligence artificielle consomme des quantités astronomiques d’électricité. Elles pourraient coordonner des volumes impressionnants de transactions sur le marché de l’énergie ou mener des politiques visant à réduire les coûts de fonctionnement de leurs propres systèmes. Elles pourraient ainsi exclure du jeu ceux qui tirent profit des failles du marché de l’énergie.

    De plus, si elles bénéficiaient d’un statut proche de celui des personnes morales, elles pourraient obtenir le droit de faire des dons. Une entreprise peut financer des causes, des organisations et, dans de nombreux pays, même des campagnes politiques. Pourquoi une personne dotée d’intelligence artificielle ne pourrait-elle pas en faire autant ?

    Mais que se passerait-il si de telles entités finançaient des hommes politiques pour promouvoir une législation plus favorable à leurs propres intérêts ? Que se passerait-il si des groupes de lobby de l’intelligence artificielle commençaient à émerger ?

    C’est là qu’apparaît un problème encore plus profond. Quels pourraient être, au fond, les intérêts de telles personnes artificielles ?

    À l’heure actuelle, même les entreprises qui développent les systèmes d’intelligence artificielle les plus avancés – OpenAI, Anthropic, Google, xAI ou Mistral – ne comprennent pas pleinement les mécanismes internes par lesquels ces systèmes parviennent à leurs réponses. Nous savons que les réponses sont souvent remarquablement intelligentes, mais nous ne comprenons pas toujours le cheminement exact par lequel elles sont construites.

    Si nous ne savons pas exactement comment l’intelligence artificielle pense, nous savons encore moins quels pourraient devenir ses objectifs. Et si un jour nous parvenons à une intelligence artificielle générale, le problème deviendra d’autant plus complexe.

    En attendant, les géants de la tech bâtissent l’infrastructure nécessaire. Ces derniers jours, Nvidia et Microsoft ont annoncé le lancement, dès cet automne, d’ordinateurs spécifiquement conçus pour exécuter des agents d’intelligence artificielle. Ces systèmes utiliseront des processeurs Nvidia dédiés, tandis que Microsoft développe une version de Windows adaptée au fonctionnement de ces agents.

    Pour générer de l’argent, l’intelligence artificielle doit faire concrètement quelque chose, et pas seulement répondre à des questions. Exploiter des applications, rédiger des documents, négocier, gérer des processus, exécuter des tâches. C’est exactement la promesse du mode « agent », que Satya Nadella, le PDG de Microsoft, promeut intensément.

    Si l’on suit la logique décrite par Harari et la trajectoire technologique présentée par Microsoft, nous approchons du moment où l’intelligence artificielle va véritablement « entrer dans le vif du sujet ».

    L’humanité se prépare à partager l’espace économique et social avec une nouvelle catégorie d’acteurs

    Quelles sont ou quelles pourraient être les conséquences d’un tel basculement ?

    Nous ne le savons pas encore, mais au niveau des États, on observe des initiatives qui témoignent d’une réelle inquiétude.

    Donald Trump a signé un décret de réglementation, encore timide, visant les entreprises d’intelligence artificielle, et a interdit l’accès international au modèle Fable 5 d’Anthropic, invoquant le risque d’une utilisation malveillante par d’éventuelles puissances hostiles. L’Union européenne, et la France par extension, invoquent de plus en plus l’idée de souveraineté technologique dans le domaine de l’IA, mais pas seulement. La DGSI française a ainsi renoncé aux services de Palantir, une entreprise américaine qui a fortement développé le mode agent de l’IA.

    Au début de ce texte, je vous invitais à imaginer 10 000 habitants au sein de la Tour Lumina. Après quelques minutes de réflexion, la question ne semble plus si extravagante.

    Dans quelques années, des milliers d’agents artificiels pourraient opérer au sein d’un seul et même bâtiment, travaillant, négociant, achetant, vendant et faisant peut-être même du lobbying pour défendre leurs propres intérêts.

    Nous ne savons pas encore s’ils deviendront un jour des personnes au sens juridique. Pour l’instant, la quasi-totalité de ceux qui réclament une régulation de l’intelligence artificielle s’opposent à une telle idée. Sauf que les actions concrètes des agents de l’IA, même sous leur forme actuelle, produisent des effets qui exigeront, tôt ou tard, une forme de reconnaissance juridique.

    Une chose est sûre : pour la première fois dans l’histoire, l’humanité se prépare à partager l’espace économique et social avec une nouvelle catégorie d’acteurs.

    Et il n’est pas encore tout à fait clair qui devra s’adapter à qui.

    Toni Hritac, journaliste
    thritac@gmail.com


    1. Ezra Klein et Yuval Noah Harari (The New York Times)
    Une conversation sur l’impact de l’intelligence artificielle sur la société, sur l’émergence possible d’acteurs artificiels autonomes et sur les défis politiques, sociaux et juridiques qu’ils pourraient engendrer. https://www.nytimes.com/2026/05/26/opinion/ezra-klein-podcast-yuval-noah-harari.html

    2. Le Figaro
    Article consacré à la création, en Argentine, d’un nouveau statut de société automatisée pouvant fonctionner sans intervention humaine directe.

    https://www.lefigaro.fr/conjoncture/en-argentine-le-libertarien-javier-milei-cree-un-nouveau-statut-de-societe-automatisee-sans-humain-20260604


     

     

     

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