Lecteur régulier d’Antilla, Franck A. nous adresse une nouvelle tribune au ton volontairement provocateur. Partant d’une célèbre formule attribuée au général de Gaulle lors de sa visite en Martinique en 1964, il défend une thèse à contre-courant, derrière les discours sur l’autonomie, la souveraineté ou la rupture avec Paris, la Martinique resterait, selon lui, profondément attachée au modèle politique, social et culturel français.
En 1964, découvrant l’enthousiasme des Martiniquais lors de sa visite dans l’île, le général de Gaulle eut cette formule restée célèbre :
« Mon Dieu, que vous êtes Français !
Soixante ans plus tard, la phrase résonne étrangement.
Car à force d’entendre que la Martinique voudrait s’éloigner de la France, rompre avec Paris, réinventer son statut, construire sa souveraineté, regarder vers la Caraïbe et se libérer de ce qui serait une colonisation française, on pourrait finir par croire que l’île est devenue profondément étrangère à la France.
Mais c’est exactement l’inverse. Mon Dieu, que nous sommes Français.
Français dans cette passion pour le débat politique.
Français dans cette conviction que l’État est responsable de tout — et qu’il devrait tout régler pour nous.
Français dans l’art de demander tout à Paris tout en dénonçant sa présence.
Français dans la grève, la manifestation, le blocage.
Français dans cette haine envers l’entreprise, le capital et celui qui réussit.
Français dans cette passion à attendre tout de l’État.
La Martinique n’est pas en train de sortir du modèle français. Elle en est une des régions les plus gauloises de France.
On y dénonce l’État, mais on attend de lui les routes, les écoles, les hôpitaux, les prestations sociales, les retraites, les salaires publics, les aides aux collectivités, les investissements.
On critique la France, mais on lui demande d’intervenir.
On condamne son pouvoir, mais on réclame sa puissance.
On combat sa présence tout ayant peur de son retrait.
Même la relation à l’entreprise possède quelque chose de furieusement français. Le bénéfice devient suspect. Le profit devient « profitation ». On exige de l’entrepreneur de justifier sa réussite avant même de lui demander combien d’emplois il crée, combien de taxes et de salaires il verse ou combien de risques il prend.
Comme si créer de la richesse etait le commencement d’une culpabilité.
Là encore : Mon Dieu, que vous êtes Français !
Et puis il y a cette passion martiniquaise pour les institutions. Discussions. Débats. Congrès. Statuts. Autonomie. Pouvoir normatif. Accords. Coopération régionale. Symboles. Drapeaux. Hymnes. Compétences nouvelles.
La Martinique adore débattre de ce qu’elle devrait devenir. C’est l’activité politique dans laquelle elle consacre le plus d’énergie.
Pour beaucoup d’élus la discussion sur la Martinique de demain est une solution d’éviter de gérer celle d’aujourd’hui.
On adore dessiner et redessiner le prochain statut pendant que le territoire perd ses habitants.
Il suffit d’ailleurs de regarder autour de nous. À Sainte-Lucie, à la Dominique ou ailleurs dans la Caraïbe où le quotidien est plus difficile et la pauvreté plus grande, il n’y a pas cette passion française de la grève, de la manifestation, du blocage, de la confrontation et des interminables congrès et débats. Si la Martinique ressemble si peu à ses voisines caribéennes, c’est parce qu’elle est profondément française.
La Martinique ressemble à un village gaulois des Antilles. Elle conteste. Elle manifeste. Elle se dispute avec le pouvoir central. Elle soupçonne les entreprises.
Elle reste persuadée que tout pourrait fonctionner beaucoup mieux si, enfin, l’État faisait exactement ce qu’elle lui demande.
Finalement, De Gaulle avait compris quelque chose que nous refusons encore d’admettre.
Au milieu des drapeaux, des congrès, des revendications, des manifestations et des éternelles querelles avec Paris, sa phrase résonne aujourd’hui comme une évidence :
« Mon Dieu, que vous êtes Français ! »
Franck A.





