Dans une tribune publiée le 16 septembre 2026 par Le Monde, l’historienne et professeure d’histoire Elisabeth Landi analyse la contradiction qui traverse la politique française outre-mer : conserver les bénéfices stratégiques de la souveraineté tout en limitant progressivement le coût de la solidarité nationale. Une évolution qui pourrait nourrir la défiance, les populismes et une lente dégradation du lien républicain.
Mayotte, révélateur des défaillances de l’État
Elisabeth Landi prend pour point de départ la visite du premier ministre à Mayotte, à la fin du mois d’août. Au-delà de la solidarité affichée après les catastrophes ayant frappé l’archipel, ce déplacement a surtout mis en lumière, selon elle, l’incapacité persistante de l’État à garantir certains services essentiels : l’accès à l’eau, à l’école, au logement, à la santé, à la sécurité ou encore à des infrastructures adaptées.
L’historienne ne nie pas la pression migratoire exceptionnelle qui s’exerce sur Mayotte. Elle considère cependant que celle-ci ne peut tout expliquer. Le sous-investissement ancien, l’impréparation de la départementalisation, la discontinuité des politiques publiques et l’insuffisante anticipation démographique ont également contribué à la situation actuelle.
Le risque serait alors de privilégier une réponse essentiellement sécuritaire, plus visible politiquement, au détriment d’une véritable stratégie de développement.
Conserver la souveraineté, limiter la solidarité
La France, souligne Elisabeth Landi, ne paraît nullement disposée à renoncer à ses territoires ultramarins. Leur présence lui assure un vaste domaine maritime, des implantations militaires et une influence géopolitique mondiale.
Mais une autre logique semble parallèlement se dessiner : conserver les avantages de cette souveraineté tout en cherchant à en réduire le coût budgétaire. L’État maintiendrait son autorité et ses intérêts stratégiques, tout en transférant davantage de responsabilités aux collectivités locales.
La différenciation, la responsabilisation ou l’autonomie peuvent constituer des avancées démocratiques. Mais si ces évolutions ne s’accompagnent ni de ressources suffisantes, ni d’une capacité productive renforcée, ni d’une solidarité nationale clairement garantie, elles risquent surtout de confier aux territoires la gestion de la pénurie.
Les élus locaux disposeraient alors de compétences élargies sans posséder réellement les moyens de les exercer.
La promesse d’égalité fragilisée
La force historique de la départementalisation reposait sur une promesse : celle de l’égalité politique et sociale avec l’Hexagone. Or Elisabeth Landi observe un changement progressif de discours.
Les écarts autrefois considérés comme des retards qu’il fallait combler tendent désormais à être présentés comme des particularités durables auxquelles les populations ultramarines devraient s’adapter. La convergence cède ainsi la place à la résilience, et la solidarité nationale à une responsabilisation croissante des territoires.
Cette évolution pourrait profondément fragiliser la légitimité du modèle départemental. Si l’intégration institutionnelle demeure tandis que l’égalité réelle recule, les critiques de la départementalisation trouveront là un argument particulièrement puissant.
L’autrice ne défend pourtant pas le statu quo et ne condamne pas l’autonomie en elle-même. Elle avertit plutôt contre une évolution institutionnelle qui ne réglerait ni la question des moyens financiers ni celle du développement économique.
L’autonomie, un mot aux significations contradictoires
Dans les débats ultramarins, l’autonomie recouvre aujourd’hui des projets très différents. Elle peut désigner un pouvoir normatif plus important, une meilleure protection du foncier, une fiscalité adaptée, une affirmation identitaire ou une étape vers la souveraineté. Pour d’autres, elle constituerait surtout un moyen d’obtenir davantage de l’État.
Cette diversité permet de rassembler provisoirement, mais elle entretient aussi de fortes ambiguïtés. Il paraît difficile de promettre simultanément davantage de pouvoir local, le maintien intégral des transferts nationaux, l’absence de nouveaux prélèvements et la préservation de toutes les prestations.
Toute évolution institutionnelle devra donc répondre à trois questions essentielles : qui décide, qui finance et qui assume les résultats ?
Faute de clarification, l’État pourrait être tenu pour responsable de tous les échecs tout en demeurant le recours indispensable à chaque crise. Les collectivités réclameraient de nouvelles compétences, mais continueraient de demander à l’État de les financer. Cette confusion des responsabilités ne peut qu’alimenter la défiance envers les institutions.
Un terrain favorable aux populismes
C’est dans cet espace incertain que peuvent prospérer les discours populistes. Les difficultés sociales et économiques sont alors expliquées par la désignation de responsables commodes : l’État, les immigrés, les békés, les fonctionnaires, les élus ou d’autres groupes encore.
En Martinique, Elisabeth Landi redoute notamment que l’absence de projet économique suffisamment structuré soit compensée par une multiplication des affrontements mémoriels, identitaires ou raciaux. Les enjeux de mémoire et d’identité ne sont pas illégitimes, mais ils ne peuvent remplacer une politique de développement.
Le retrait de l’État ne garantit pas davantage de démocratie locale. Lorsque les ressources publiques se raréfient, ceux qui contrôlent les subventions, les emplois, les aides ou les marchés peuvent au contraire renforcer leur pouvoir. Le risque de clientélisme et d’affaiblissement des contre-pouvoirs ne doit donc pas être écarté.
La Martinique face à ses propres vulnérabilités
La Martinique concentre plusieurs fragilités : vieillissement de la population, déclin démographique, départ des jeunes, faiblesse de la production locale, dépendance aux importations et incertitude sur l’évolution des ressources publiques.
Dans un tel contexte, une réforme statutaire ne saurait, à elle seule, constituer une politique économique. Sans capacité productive, sans ressources clairement identifiées et sans stratégie collective, l’autonomie pourrait même accentuer la dépendance qu’elle prétend réduire.
Le scénario redouté par Elisabeth Landi n’est donc pas celui d’une indépendance prochaine ni d’une rupture brutale avec la France. Il serait plus insidieux : l’État resterait présent, les territoires ne rompraient pas, mais la confiance disparaîtrait progressivement.
La tribune constitue ainsi moins un plaidoyer pour le maintien du système actuel qu’un appel à la vérité politique. Le débat ne peut plus se réduire à l’opposition entre départementalisation et autonomie. Il doit porter sur le contenu réel du nouveau contrat entre l’État et les outre-mer : les compétences exercées, les ressources transférées, la solidarité garantie, la responsabilité des décideurs et le projet économique proposé aux populations.
À défaut, la France pourrait conserver ses outre-mer juridiquement et stratégiquement, tout en perdant peu à peu l’adhésion sur laquelle repose leur appartenance à la République. Gdc
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