La Grande Caraïbe comme horizon pour la jeunesse martiniquaise
La violence qui frappe aujourd’hui la Martinique interroge chacun d’entre nous.
Face aux homicides, aux armes à feu et à l’emprise croissante des trafics, la réponse sécuritaire est indispensable. L’État doit disposer des moyens nécessaires pour démanteler les réseaux, lutter contre les trafics et protéger la population.
Mais une question mérite d’être posée : comment empêcher que d’autres réseaux trouvent demain de nouveaux jeunes à recruter ?
La véritable bataille se joue là.
Les réseaux criminels exercent une force d’attraction redoutable : ils donnent l’illusion d’offrir immédiatement ce que la société met parfois des années à construire. De l’argent rapide. Une apparence de réussite. Une forme de reconnaissance et d’appartenance.
Le trafic vend l’immédiat. Notre responsabilité est de rendre l’avenir plus désirable que l’immédiat.
Nous devons proposer quelque chose de plus puissant : une perspective d’avenir.
La prévention ne consiste pas seulement à empêcher un jeune d’entrer dans un trafic. Elle consiste à lui permettre de se projeter dans une vie suffisamment riche en possibilités pour que le trafic cesse d’apparaître comme une option crédible.
Or, depuis plusieurs décennies, notre imaginaire collectif repose sur une alternative devenue trop étroite : rester en Martinique ou partir en France continentale.
Cette vision ne correspond plus à la réalité géographique, économique et culturelle de notre territoire.
La Martinique est située au cœur de la Grande Caraïbe, un espace qui s’étend de la Floride au nord du Brésil et rassemble près de 800 millions d’habitants. Cet espace représente notre environnement naturel d’échanges, de coopération, de formation et d’opportunités professionnelles.
Il ne s’agit pas d’organiser le départ de nos jeunes.
Il s’agit de leur permettre de réussir dans leur propre espace régional.
Une expérience récente montre que cette ambition est réaliste.
La coopération engagée entre le Lycée Polyvalent Joseph Zobel et la Caribbean Maritime University de Kingston en Jamaïque illustre une autre réalité, trop souvent oubliée lorsque l’on parle de jeunesse : celle du talent, de l’ambition et de la capacité de réussite de nos jeunes lorsqu’ils accèdent à de nouveaux horizons.
Pour la première fois, des élèves martiniquais suivent une partie de leur parcours au sein d’une université caribéenne reconnue dans les domaines de l’industrie 4.0, du maritime, de la logistique et de la chaîne d’approvisionnement. Cette initiative démontre qu’il est possible de construire des parcours d’excellence à l’échelle de la Grande Caraïbe tout en répondant aux besoins économiques réels de notre territoire.
Ce n’est pas un programme de prévention au sens strict. C’est la démonstration concrète que lorsque des perspectives ambitieuses existent, notre jeunesse sait les saisir.
L’enjeu est désormais d’étendre cette logique à une échelle beaucoup plus large, en multipliant les parcours de mobilité, d’apprentissage, de qualification et de découverte professionnelle accessibles à tous les jeunes Martiniquais, y compris ceux qui sont aujourd’hui les plus éloignés de l’emploi ou de la formation.
Ce n’est pas un hasard si cette coopération concerne précisément les métiers de la logistique.
La stratégie logistique adoptée par la Collectivité Territoriale de Martinique identifie ces secteurs comme des métiers d’avenir. Nous découvrons ainsi qu’une même politique peut simultanément renforcer la compétitivité du territoire et élargir les perspectives offertes à la jeunesse martiniquaise.
L’enjeu dépasse cependant cette seule expérience.
Nous devons désormais construire un véritable espace caribéen des compétences, des diplômes et des talents.
Cela suppose de développer le multilinguisme, de favoriser les mobilités étudiantes et professionnelles, de multiplier les stages régionaux, de renforcer les échanges universitaires et de bâtir progressivement un espace caribéen des qualifications fondé sur des certifications, des doubles diplômes et des co-diplomations reconnus à l’échelle de la Grande Caraïbe.
Cela suppose également de former une génération de jeunes capables de devenir des acteurs de transformation de leur territoire, en développant leur leadership, leur capacité d’initiative et leur esprit d’entreprise.
La Martinique pourrait également se doter d’une Académie Caribéenne du Leadership Transformationnel, destinée à accompagner les lycéens, étudiants, apprentis, jeunes entrepreneurs et porteurs de projets. Son ambition serait d’aider une nouvelle génération à prendre des initiatives, à conduire des projets collectifs et à devenir actrice des transformations de la Martinique et de la Grande Caraïbe : une génération capable non seulement de saisir les opportunités, mais aussi de les créer.
Enfin, cela implique de lever les obstacles financiers qui freinent aujourd’hui la mobilité régionale grâce à des dispositifs adaptés de bourses et d’accompagnement.
L’objectif est simple : transformer la fuite des cerveaux en circulation des talents.
La meilleure prévention consiste à ouvrir un horizon à notre jeunesse.
Un jeune qui parle plusieurs langues, qui possède un diplôme reconnu dans plusieurs pays, qui a vécu une expérience de mobilité, qui dispose d’un réseau régional et qui se projette dans un avenir professionnel concret devient beaucoup moins vulnérable aux promesses immédiates des trafics.
La Martinique dispose aujourd’hui de l’opportunité de devenir le carrefour euro-caribéen des compétences, des talents et de l’innovation.
Face à la violence, nous devons bien sûr protéger notre jeunesse.
Mais nous devons surtout lui donner des raisons d’espérer.
Car prévenir la violence par l’élargissement du champ des possibles, c’est finalement remplacer l’économie de l’attente par l’économie des opportunités.
La meilleure arme contre les trafics n’est pas seulement la peur de la sanction. C’est la certitude qu’un avenir plus grand est possible.
Sandra Casanova





