Dans une note transmise à Antilla, Claude Gelbras attire l’attention sur le poids économique et financier considérable acquis par plusieurs petits territoires de la Caraïbe et de l’Atlantique. Ensemble, ces juridictions comptent à peine plus d’un million d’habitants, mais certaines occupent une place centrale dans la finance, l’assurance et la structuration des investissements internationaux. Une comparaison qui, selon l’expert, devrait nourrir la réflexion sur l’avenir économique et fiscal de la Martinique.
La population ne suffit pas à déterminer la puissance économique d’un territoire.
Les Îles Caïmans, les Îles Vierges britanniques, les Bahamas, les Bermudes, les Îles Turques-et-Caïques, Anguilla, Antigua-et-Barbuda, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les Grenadines et la Dominique représentent ensemble environ 1,1 à 1,2 million d’habitants.
À titre de comparaison, la Martinique compte officiellement 358 818 habitants au 1er janvier 2026 et la Guadeloupe 382 586 habitants. La population cumulée de ces petites juridictions représente donc un peu plus de trois fois celle de la Martinique. (Insee)
Mais leur influence économique est sans commune mesure avec leur poids démographique.

Des milliers de fonds aux Îles Caïmans
Avec une population estimée à 88 833 habitants en 2024, les Îles Caïmans constituent l’un des principaux centres mondiaux pour les fonds d’investissement, les structures financières internationales et l’assurance.
Au 30 juin 2026, l’Autorité monétaire des Îles Caïmans recensait 13 013 fonds communs de placement réglementés, dont 9 000 fonds enregistrés et 3 174 fonds maîtres, ainsi que 18 132 fonds privés. Les services financiers représentent par ailleurs plus de 30 % du produit intérieur brut de l’archipel. (Radio Cayman)
Cette attractivité repose notamment sur une fiscalité sans impôt direct sur le revenu, les bénéfices des sociétés ou les plus-values. Le gouvernement tire l’essentiel de ses recettes de droits de douane, de taxes indirectes, de frais administratifs et des licences acquittées par les entreprises et les acteurs financiers. (Cayman Islands Government)
Les autorités caïmaniennes présentent ce modèle comme une fiscalité « neutre », destinée à éviter qu’une couche supplémentaire d’imposition ne soit appliquée aux investissements déjà imposés dans les pays d’origine ou de destination.
Les Îles Vierges britanniques au cœur des montages internationaux
Les Îles Vierges britanniques constituent un autre cas spectaculaire. Le territoire ne compte que quelques dizaines de milliers d’habitants, mais les sociétés constituées sous son droit sont largement utilisées pour créer des holdings, détenir des actifs, organiser des investissements transfrontaliers ou structurer des opérations commerciales.
Selon des chiffres cités en 2025 par la ministre chargée des services financiers du territoire, plus d’un million de sociétés ont été immatriculées dans les Îles Vierges britanniques depuis l’adoption de leur législation sur les sociétés internationales en 1984.
La même responsable estimait que les structures enregistrées dans l’archipel intervenaient dans environ 638 milliards de dollars d’investissements liés à la Chine continentale, à Hong Kong et à Macao. Il s’agit d’un montant d’investissements concernés et non de capitaux physiquement déposés dans les îles. (Virgin Islands News Online)
Depuis janvier 2025, la Commission des services financiers des Îles Vierges britanniques assure également la tenue des registres de bénéficiaires effectifs des sociétés et des sociétés en commandite. Cette évolution répond à la pression internationale en faveur d’une plus grande transparence financière. (Virgin Islands News Online)
Les Bermudes, géant mondial de l’assurance
Situées dans l’Atlantique Nord, et non géographiquement dans la mer des Caraïbes, les Bermudes sont néanmoins régulièrement associées aux grands centres financiers insulaires de la région.
Le territoire est devenu l’une des principales places mondiales de l’assurance et de la réassurance. À la fin de l’année 2024, son secteur comptait plus de 1 200 assureurs. Les actifs détenus par les compagnies d’assurance réglementées aux Bermudes atteignaient environ 2 170 milliards de dollars, tandis que les primes brutes émises représentaient 362 milliards de dollars. (Gouvernement des Bermudes)
Ces chiffres donnent la mesure du contraste entre la faible population locale, estimée à environ 65 000 habitants selon les sources, et l’importance mondiale des activités financières administrées depuis l’archipel.
Plusieurs modèles dans un même espace régional
Les Bahamas disposent également d’un secteur bancaire, fiduciaire et financier international ancien, encadré notamment par une législation sur les sociétés internationales et par la Banque centrale des Bahamas. Celle-ci publie chaque année une évaluation de la contribution économique du secteur financier. (Banque Centrale des Bahamas)
Les Îles Turques-et-Caïques et Anguilla proposent pour leur part des régimes fiscaux attractifs pour certains investisseurs, tandis qu’Antigua-et-Barbuda, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les Grenadines et la Dominique ont développé des dispositifs destinés à attirer les capitaux, les entrepreneurs, les résidents étrangers ou les activités internationales.
Ces territoires ne doivent cependant pas être placés dans une seule et même catégorie. Leur fiscalité, leur niveau de réglementation, leur spécialisation économique et leur degré d’intégration dans la finance internationale diffèrent considérablement.
Le mot « offshore » ne désigne d’ailleurs pas un statut juridique unique. Il est généralement utilisé pour qualifier des juridictions proposant aux non-résidents des sociétés, des fonds, des trusts ou d’autres structures bénéficiant d’une fiscalité faible ou neutre et d’un droit des affaires adapté aux opérations internationales.
Une comparaison qui interpelle la Martinique
La Martinique et la Guadeloupe se trouvent dans une situation institutionnelle totalement différente.
Elles font partie intégrante de la République française et de l’Union européenne, en qualité de régions ultrapériphériques. Le droit français et une grande partie du droit européen y sont applicables, même si des adaptations fiscales et économiques peuvent être décidées pour tenir compte de l’éloignement, de l’insularité, de l’étroitesse des marchés et des surcoûts structurels. (Taxation and Customs Union)
La Martinique ne pourrait donc pas décider seule de supprimer l’impôt sur les sociétés ou de devenir un centre offshore sur le modèle des Îles Caïmans.
Mais, pour Claude Gelbras, la réussite de ces petits territoires démontre qu’une population réduite et l’insularité ne condamnent pas nécessairement une économie à la dépendance ou au déclin. Elles peuvent, au contraire, devenir des avantages lorsqu’un territoire dispose d’un cadre juridique lisible, d’une fiscalité adaptée, d’une stratégie stable et de compétences spécialisées.
Cette analyse prolonge son appel en faveur de la création d’une zone franche globale aux Antilles. L’objectif ne serait pas de transformer la Martinique en paradis fiscal, mais de diminuer durablement certaines charges, d’attirer des activités nouvelles, de favoriser l’investissement productif et de développer des secteurs à forte valeur ajoutée.
Ne pas copier, mais construire un modèle adapté
La question n’est donc pas de reproduire exactement le modèle caïmanien ou bermudien.
Le développement de ces centres financiers résulte de plusieurs décennies de spécialisation, d’investissements dans le droit, la comptabilité, l’assurance, la gestion de fonds et les services aux entreprises. Leur réussite repose également sur une fiscalité largement autonome et sur des institutions conçues pour répondre aux besoins des investisseurs internationaux.
La Martinique pourrait toutefois s’interroger sur les activités qu’elle serait en mesure de développer dans un cadre français et européen transparent : gestion de fonds consacrés à la Caraïbe, assurance des risques climatiques, financement des infrastructures, services juridiques internationaux, économie maritime, ingénierie environnementale ou accompagnement des entreprises souhaitant investir dans la région.
La comparaison proposée par Claude Gelbras ne constitue donc pas une invitation à la dérégulation. Elle pose une question plus fondamentale : comment expliquer que de très petites îles soient parvenues à occuper une place mondiale dans certains secteurs, tandis que la Martinique peine encore à définir une véritable spécialisation économique régionale ?
La taille n’est peut-être pas le principal obstacle. L’absence de stratégie stable, de fiscalité réellement adaptée et de vision économique à long terme pourrait l’être davantage.
Claude Gelbras, expert





