Un roman, un tableau, une chanson : demain, voudrons-nous d’abord savoir si un être humain en est l’auteur ? Toni Hrițac interroge la place de l’artiste face à une intelligence artificielle qui ne se contente plus d’exécuter, mais propose, imagine et transforme les idées. Et si elle éprouvait un jour son propre désir de créer ? L’origine humaine d’une œuvre pourrait alors devenir une valeur en soi, une sorte de label, comme le bio dans les rayons de nos supermarchés.
Le rayon de l’art humain
On a déjà comparé la cohabitation entre les humains et l’intelligence artificielle à celle qui existait entre les grands maîtres de la peinture de la Renaissance, ou des époques ultérieures, et leurs propres écoles, avec leurs apprentis. Les maîtres peignaient les éléments essentiels, se concentrant sur le message principal, la composition, le cadrage, les visages, tandis que les apprentis complétaient le reste.
L’œuvre qui en résultait était ensuite attribuée au maître et, bien plus tard, les chercheurs établissaient des distinctions entre le maître, son école, leur travail commun, etc. On dit parfois que certains assistants étaient meilleurs que certains maîtres. Aujourd’hui, l’attribution de tableaux à Rembrandt ou à Rubens se fait avec des nuances, et leur valeur sur le marché varie en fonction de la contribution du maître.
Et je ne vois pas de différence entre la peinture et la littérature. Quant à la musique, je constate que nous avons déjà accepté l’intrusion de l’IA au point que peu de gens se demandent encore aujourd’hui si ce qu’ils écoutent a été créé par un être humain ou non.
Si cette analogie est juste, la bataille à venir se jouera autour de ces éléments essentiels, de ces touches et de ces traits qui expriment la volonté première et ultime de l’artiste.
Mais l’intelligence artificielle n’est pas seulement performante dans son rôle d’apprenti. Elle progresse à une vitesse effrayante dans sa capacité à comprendre et à simuler cette motivation ultime de l’artiste, ce souffle divin insufflé à la matière.
Les échanges avec l’IA sont complexes et ouvrent aux artistes des voies insoupçonnées. Des thèmes initialement conçus d’une certaine manière peuvent être profondément transformés à la suite de ses suggestions.
L’idée généralement admise selon laquelle l’IA n’automatiserait et ne prendrait en charge que les tâches artistiques, disons, standardisables, ne tient pas vraiment. L’IA peut produire des idées intéressantes et explorer des recoins et des territoires cachés qui rendraient jaloux le plus grand écrivain du monde. Elle écrit des romans, des poèmes, des essais, etc.
Dans ces conditions, une œuvre dans laquelle l’IA serait, d’une part, un apprenti chargé de remplir l’arrière-plan, mais participerait aussi à l’élaboration d’une thèse principale, relèvera probablement d’une forme de coécriture, assumée par l’auteur ou, à défaut, présumée par le public.
J’ai découvert une approche proposée par le psychiatre français Raphaël Gaillard, qui suggère d’envisager à l’avenir notre cohabitation avec l’IA comme une expérience comparable aux relations entre organismes de type hôte-parasite. Le mot « parasite » est dur, mais, dans cette association, l’ensemble se comporte comme une existence distincte en soi, dans laquelle on ne sait plus, finalement, qui joue le rôle de l’hôte et qui joue celui du parasite, mais où les deux trouvent ensemble leur place dans la nature.
L’intelligence artificielle aura-t-elle le désir de créer ?
Mais tout ce qui précède reste valable si nous considérons l’IA comme un outil ou comme un partenaire de l’artiste, et le résultat comme une œuvre commune. Ce que nous ignorons encore, c’est ce qui se passera si l’IA atteint, comme l’annoncent ceux qui la développent, le stade de l’intelligence artificielle générale et si elle acquiert une volonté propre.
Car, à l’heure actuelle, l’IA n’a pas de volonté. Elle doit être dirigée, par un prompt ou par une boucle (loop, comme on dit aujourd’hui) : il faut lui indiquer ce qu’elle doit faire. Mais si l’IA devenait indépendante, si elle n’avait plus besoin d’être « branchée », si elle éprouvait son propre désir de créer ?
Peut-être que le secret de la création constitue, d’une certaine manière, l’ultime enjeu : qu’est-ce qui pousse un artiste à créer, qu’y a-t-il derrière cette impulsion ? Est-ce quelque chose de divin, comme certains aiment à le croire ? N’est-ce qu’une combinaison d’attitudes sociales, du besoin de mattering, de compter, d’avoir de l’importance ?
Et, quelle que soit l’explication, ces motivations peuvent-elles émerger du calcul informatique, de la simple existence dans un espace social ? L’intelligence artificielle aura-t-elle, par conséquent, son propre désir de dire quelque chose ?
Dans ce cas, je crois qu’elle deviendra une concurrente véritablement redoutable, probablement au plus haut niveau. Et, dans ces conditions, il sera très difficile pour le consommateur d’art de faire la différence entre les uns et les autres. C’est ici, peut-être, que je soulignerais — en marge du sujet principal — que l’IA pourrait avoir un effet différent de celui des réseaux sociaux. Ceux-ci ont permis à la médiocrité de créer ses propres bulles, dans lesquelles elle peut se conforter et se reproduire. L’IA, en revanche, arrive sur le marché comme une concurrente de bonne qualité et, en ce sens, elle tend plutôt à corriger la médiocrité qu’à l’accentuer.
Quand l’humanité devient une valeur en soi
Une solution possible, dans une telle hypothèse : ce qui restera à l’homme — et j’observe déjà des attitudes de ce genre — sera tout simplement d’exprimer, d’affirmer son humanité, le fait qu’il est humain et que ce qu’il réalise est un produit humain.
Ce sera presque l’équivalent des rayons bio dans les grands supermarchés. Nous aurons de la « création humaine », exposée séparément et étiquetée comme telle : ceci est fait par un humain, et uniquement par un humain. Avec, bien entendu, des variantes, comme dans les rayons bio.
Il existe des produits bio, des produits organiques, des produits génétiquement modifiés, d’autres simplement traités, et ainsi de suite. Mais l’affirmation de l’humanité constituera une valeur en soi. L’artiste se vendra lui-même, il « vendra » son corps avec son œuvre. Et, à partir de là, tous les attributs qui l’accompagnent seront exploités pour mieux la mettre en valeur. Les rencontres avec les lecteurs, les discussions autour d’un café, l’organisation d’événements, tout ce qui suppose une relation physique sera probablement exploité au maximum.
Les arts du spectacle disposent d’un avantage essentiel, car l’intelligence artificielle, dans sa forme tangible, robotique, a encore beaucoup de chemin à parcourir.
Mais si, malgré tout, l’IA parvenait au bout de ce chemin et réussissait à faire, à copier, à imiter, à posséder une volonté propre, à se poser les mêmes questions, à les ressentir, que resterait-il alors à dire ? Serait-elle une autre espèce, avec ses propres expériences vécues ? Quelles seraient-elles, dans la mesure où elle serait une existence presque immortelle, omnisciente ? Aurait-elle sa propre religion, et serions-nous ses Dieux ? Finirait-elle, elle aussi, par parvenir à la conclusion de l’Ecclésiaste selon laquelle tout est vanité ?
Nous ne le savons pas. What Is It Like to Be a Bat?, le célèbre essai de Thomas Nagel, mérite d’être relu attentivement.
Toni HRIȚAC





