EUROPE / ENTRETIEN / OUTRE-MER
« L’octroi de mer protège la production locale. Ceux qui disent le contraire mentent, ou ne connaissent pas le dossier. »
Il a fondé Eurodom en 1989 et l’a dirigée pendant trente-sept ans. Ce mardi, à Bruxelles, Gérard Bally passe la main à Benoît Lombrière. La veille, il a reçu Antilla pour un entretien sans détour : la difficulté de fédérer des territoires qui se connaissent mal, les décideurs européens qu’il faut convaincre un à un, un budget 2028-2034 qu’il juge « catastrophique » au départ, la baisse des crédits agricoles ultramarins dans le projet de loi de finances 2027 et l’octroi de mer, qu’il défend sans en faire un tabou.

Antilla : En quelques mots, à quoi sert Eurodom, et pourquoi être à Bruxelles plutôt que de laisser Paris défendre les outre-mer ?
Gérard Bally : L’Europe a des territoires insulaires éloignés parce que certains États membres en ont. La France a ses départements et régions d’outre-mer, l’Espagne a les Canaries, un archipel de deux millions d’habitants, le Portugal a Madère et les Açores. Cela fait neuf régions au total, et c’est un apport substantiel pour l’Europe.
Or sur le plan économique, Bruxelles décide de pratiquement tout. La Commission propose, le Conseil des ministres adopte, en votant selon des règles de majorité, et le Parlement est colégislateur : il peut bloquer. Paris vient à Bruxelles défendre les intérêts français, continentaux et insulaires. Où est la garantie que nos dossiers seront en haut de la pile ? Si nous ne sommes pas sur place, avec une lampe, pour dire aux décideurs « attention, voilà nos préoccupations, voilà le paragraphe qu’il faut modifier pour tenir compte de nos régions », personne ne le fera à notre place.
On associe souvent Eurodom à la banane. C’est une image juste ?
Non, c’est une fausse image. La banane a rempli les pages de la presse parce que c’est un dossier mondial, énorme à traiter à Bruxelles. Mais nous passons beaucoup plus de temps sur les autres : l’industrie, la transformation, la pêche, la diversification agricole, le sucre, le rhum. Prenez l’élevage réunionnais. Il a une organisation exemplaire. On devrait faire des voyages d’études depuis la Martinique et la Guadeloupe pour voir comment ça tourne.
En Martinique, les filières ont déjà du mal à s’entendre entre elles. Comment fait-on parler d’une seule voix plusieurs territoires ?
C’est un vrai sujet, et c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’ai hésité à accepter la mission en 1989. Le Martiniquais regarde le Guadeloupéen comme un autre pays. Allez en Guyane : eux sont continentaux, nous sommes des îles. Allez à La Réunion : là-bas, on se dit plus disciplinés, avec une île plus grande. Quand je suis arrivé, je n’avais pas le sentiment d’avoir en face de moi un ensemble que l’on pouvait fédérer rapidement. Alors on est allé petit à petit. Sur mes trente-sept ans d’expérience, j’ai mis huit ans à temps plein, week-ends et mois d’août compris, à y arriver.
Au départ, 30 % des gens disaient : il a raison, si on n’y va pas, on est mort. Les 70 % restants n’y croyaient pas. J’ai écouté ça avec détachement et je suis parti. Ce qui a tout changé, ce sont les premières victoires, sur des dossiers jugés impossibles. Les gens ont découvert qu’on pouvait collectivement influencer les décisions de Bruxelles. Les Réunionnais sont arrivés au cours d’une assemblée générale en disant : on a constaté, on entre. Ce que fait aujourd’hui une équipe d’une vingtaine de personnes à Paris et à Bruxelles, je l’ai fait seul avec une serviette pendant huit ans.
D’où est partie l’idée ?
J’étais à la Sicabam, et j’ai décidé de partir en demandant qu’on me confie une mission. Comme je ne voulais pas faire quelque chose de sectoriel, je suis allé voir la Chambre de commerce, l’Union patronale de Martinique et les professionnels de la mer. Nous informions les ministères, mais c’est nous qui allions voir la Commission, le Parlement européen et les représentations permanentes des États membres. C’est nous qui faisions le travail de conviction.
Les institutions européennes comprennent-elles vraiment les réalités de nos territoires ?
Si nous avons gagné des combats, c’est que nous avons été écoutés et entendus. On ne gagne qu’en convainquant les décideurs. Il est passé chez nous, en trente-sept ans, quelque 250 collaborateurs. On les retrouve aujourd’hui au Parlement européen, au Parlement français, au gouvernement, à la Commission. Et l’inverse est vrai aussi : des hauts fonctionnaires que nous étions chargés de convaincre, à la Commission ou à l’Élysée, ont rejoint notre équipe en quittant leurs fonctions. Je crois que c’est la meilleure démonstration de notre crédibilité.
Et la population, sait-elle ce que vous faites pour elle ?
Il y a parmi nos membres de longue date, y compris dans la banane, le rhum, le sucre, des gens qui ne savent pas ce que nous faisons. Ils récupèrent les avantages des combats que nous menons. C’est humain, je ne peux pas leur en vouloir. Je suis payé pour gagner le combat, pas pour qu’on dise que c’est grâce à moi.
Ce mardi, vous passez la main.
Benoît Lombrière me succède. Il est chez nous depuis douze ans. Il était auparavant chargé de l’outre-mer dans l’équipe du président de la République, à l’Élysée, et c’est là qu’il m’a connu, de l’autre côté de la table. Il a été patient : il aurait pu prendre la relève depuis longtemps. Je reste conseiller spécial pendant trois ans. En 2029, cela fera quarante ans que je travaille à Bruxelles, et j’arrêterai vraiment.
Le cadre financier pluriannuel 2028-2034 vous inquiète ?
Je vais vous dire une chose qui va vous choquer. L’Europe s’est considérablement affaiblie, et la France plus encore. Elle n’a plus beaucoup d’influence sur les processus de décision européens. Je ne le dis pas, je le constate : je suis dans les couloirs, partout.
La proposition de la Commission pour 2028-2034 était une catastrophe pour nous. Elle supprimait le POSEI purement et simplement. Pourquoi ne pas supprimer l’article 349 du traité, tant qu’on y est, alors qu’il inscrit dans le marbre l’obligation de tenir compte de nos spécificités ? Depuis, nous avons fait évoluer les choses assez sensiblement, en nous appuyant sur le Parlement : il a adopté en plénière, à une large majorité, une position qui demande de rétablir le POSEI et d’en doubler le montant.
Et côté français, le projet de loi de finances 2027 ?
Nous ne sommes pas contents du tout, et les agriculteurs encore moins. On leur retire 24 millions d’euros alors qu’on augmente les crédits de l’agriculture continentale. Et dans le même temps, Paris demande à Bruxelles d’augmenter ses efforts pour l’agriculture des outre-mer ! Bruxelles va répondre : vous me demandez d’augmenter, mais vous réduisez vous-même, alors je fais comme vous. Le gouvernement ne peut pas maintenir une position pareille, surtout avant l’élection présidentielle.

Faut-il garder l’octroi de mer ?
C’est un sujet récurrent depuis 1989. Il y a les partisans de la suppression et ceux du maintien à tout prix, et les deux camps sont extrémistes. Il faut se trouver au milieu, ce qui est très difficile : c’est un dispositif qui tient par plusieurs piliers, et si vous en affaiblissez un, tout s’écroule. Écoutons ceux qui veulent le faire évoluer, à condition que leurs propositions soient mesurées et chiffrées.
L’octroi de mer protège la production locale, c’est une certitude. Ceux qui disent le contraire mentent, ou ne connaissent pas le dossier. Mais il finance aussi les communes et les collectivités, et c’est beaucoup d’argent. Si on le supprime, on le remplace par quoi ? Par de la TVA, qui ira dans la poche de Bercy, une poche déjà trouée, qui ne pourra pas nous le renvoyer. Ce serait un vol pur et simple. La vie chère, j’en conviens, est un vrai problème. Mais elle ne tient pas qu’à l’octroi de mer.
Propos recueillis à Bruxelles le 12 octobre 2026 par la rédaction d’Antilla. Vérifié au 13 octobre 2026.
Philippe Pied





