EUROPE / INDUSTRIE / OUTRE-MER
« Aucun chef d’entreprise ne va investir des millions d’euros s’il sait qu’au bout d’un an ou deux, les dispositifs vont changer. »
Ils représentent l’industrie de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de La Réunion. Lundi soir, à la veille de l’assemblée générale d’Eurodom, les responsables de leurs associations ont reçu Antilla chez Eurodom. Taxe carbone aux frontières, POSEI, FEDER, octroi de mer, défiscalisation, projet de loi de finances 2027 : sur tous ces dossiers, ils tiennent le même discours. Sans règles stables, pas d’investissement, et sans investissement, pas d’emplois.

Quatre territoires, un même discours
Autour de la table : Charles Larcher, président de l’AMPI Martinique, Franck Desalme, président de l’AMPI de Guadeloupe, Laurent Mirabel, président des MPI de Guyane, Michel Dijoux, président de l’ADIR, l’association pour le développement industriel de La Réunion, et Pascal Quineau, administrateur de l’ADIR, longtemps agriculteur et responsable de coopératives agricoles réunionnaises.
Ils ne se retrouvent physiquement qu’une fois par an, à Bruxelles. Le reste du temps, ils se parlent en visioconférence ou au téléphone « au moins deux ou trois fois par mois », précise Charles Larcher. Michel Dijoux explique pourquoi : la taxe carbone aux frontières, le POSEI, le FEDER, « tous les mouvements autour des décisions européennes nous impactent directement ».
Franck Desalme résume l’état d’esprit : quand les institutions décident de toucher aux règles, « il est préférable qu’il touche pour nous faire progresser que de toucher pour nous maintenir et nous faire régresser ». Charles Larcher ajoute que le travail est souvent défensif, face aux évolutions nationales, comme le projet de loi de finances 2027, ou européennes, et que les Espagnols et les Portugais des autres régions ultrapériphériques viennent désormais renforcer leur discours à l’assemblée générale.
« Quand une voix d’un DOM s’exprime, c’est l’ensemble des DOM qui s’expriment. » Michel Dijoux, président de l’ADIR
Laurent Mirabel le dit sans détour : « Le développement de nos îles, de nos régions, passera par le développement de l’industrie », l’un des seuls secteurs qui permette « de développer l’employabilité de nos compatriotes ». Pascal Quineau, lui, parle en agriculteur. Il réclame de l’unité entre les cinq DOM, « sans oublier Mayotte », et plaide pour une autosuffisance alimentaire « la plus large possible, avec une gamme de produits la plus complète possible ». « On a fait de belles choses, mais il reste encore beaucoup à faire. On est peut-être à un instant de bascule. »
La taxe carbone aux frontières, menace pour la production locale
Premier combat cité : le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, le MACF. L’Union l’a créé pour protéger son industrie, en taxant à l’entrée certaines matières premières venues de pays tiers. Les régions ultrapériphériques font partie de l’Union, la taxe s’y applique donc aussi. Or elles achètent leurs matières premières dans leur environnement régional, à des prix bien inférieurs à ce que l’Europe pourrait leur proposer. Appliquée telle quelle, la taxe renchérirait leurs fabrications locales, qui se retrouveraient face aux produits finis importés des mêmes pays tiers.
Leur demande : protéger les productions des DOM et des régions ultrapériphériques en tenant compte de cette situation. Ils notent une inflexion : « Récemment, le Parlement européen et la Commission européenne ont commencé à prendre la direction d’exonérer temporairement les territoires. » Le POSEI, le FEDER et l’octroi de mer suivent sur la liste. Un autre responsable y ajoute la défiscalisation.
Visibilité, le mot qui revient sans cesse
Charles Larcher parle de « cohérence des politiques publiques ». L’Europe s’engage pour sept ans, sur le POSEI comme sur l’octroi de mer. Le projet de loi de finances, lui, peut remettre en cause des dispositifs « tous les ans ou tous les deux ans ».
« Pour nous, industriels, qui investissons pour vingt ans dans des outils industriels, dans des bâtiments, il est très important d’avoir des dispositifs qui soient pérennes. » Charles Larcher, président de l’AMPI Martinique
Ces aides, rappelle-t-il, sont « des dispositifs de compensation des surcoûts » liés au fait de produire en outre-mer, dont dépendent les investissements, la formation et l’objectif affiché de souveraineté industrielle et alimentaire. Un autre responsable enfonce le clou : il faut « au minimum sept ans, dix ans », parce que les cycles sont très longs dans ces territoires.
La taille des marchés aggrave le problème. Les outils industriels sont « très capitalistiques », et des marchés aussi étroits ne permettent pas d’amortir des investissements aussi lourds. Ils rappellent que le chômage y reste bien supérieur à celui de l’Hexagone : ces aides, disent-ils, servent d’abord à créer du travail pour les jeunes.
Le projet de loi de finances 2027 les touche aussi par ricochet. La révision des subventions à la banane, à la canne et à l’agriculture « impacte directement l’industrie, parce que ce sont nos matières premières dans l’industrie agroalimentaire », explique l’un d’eux. Un dossier national, mais qui a aussi des conséquences à Bruxelles, et sur lequel Eurodom les accompagne.
Des marchés de 750 000 habitants
Dans la Caraïbe, les marchés intérieurs tournent autour de 750 000 personnes. La Réunion approche du million d’habitants, ce qui « donne un avantage compétitif » à sa production locale : « C’est juste un fait. » À Mayotte, en revanche, tout reste à faire dans les filières agricoles. Ces écarts justifient, selon eux, de parler d’une seule voix.
Les associations rassemblent bien plus que l’agroalimentaire. Laurent Mirabel décrit les MPI de Guyane : environ 140 adhérents, tous transformateurs, dès qu’il y a une matière première et un atelier ou une usine. L’agroalimentaire en représente à peu près 40 %, à côté du BTP, de l’imprimerie, de la cosmétique, des carrières, de l’énergie et des déchets. Le BTP, ajoute-t-il, « souffre beaucoup du manque de commande publique et des délais de paiement ». En Martinique, souligne Charles Larcher, l’industrie est le secteur productif de biens le plus structuré, à côté de l’agriculture, de l’artisanat et de la pêche. À Bruxelles, c’est toute la production locale que l’AMPI vient défendre.
« La production locale apporte des emplois qualifiés, rémunérés, voire hautement qualifiés, permet de localiser la valeur ajoutée sur le territoire et d’augmenter le revenu moyen. » Charles Larcher
Produire petit et rester compétitif
Comment tenir face à des usines européennes qui tournent « 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 » ? Les industriels ne nient pas que leurs coûts sont beaucoup plus élevés. Ils misent sur des produits adaptés au territoire, sur la qualité, sur les matières premières locales qui justifient un prix parfois plus élevé, et sur les circuits courts, qui font travailler l’agriculture. Sans cette industrie, rappellent-ils, le coût social serait « très important ».
Le dernier mot revient à l’un d’eux, en guise de réponse à la question de l’échelle : « Nous sommes des passionnés. C’est ce qui fait de nous des entrepreneurs dans nos îles. »
Propos recueillis à Bruxelles le 12 octobre 2026 par la rédaction d’Antilla. Vérifié au 13 octobre 2026.
Philippe Pied





