À propos d’un tribune d’Emmanuel de Reynal (24 juin 2026)
Dans une tribune publiée le 24 juin sur son blog, Emmanuel de Reynal signe une défense vibrante du salon littéraire de Tous Créoles, qu’il érige en manifeste contre une certaine conception aristocratique de la culture. Son propos s’ouvre sur une série de questions rhétoriques dont la charge est limpide : un salon littéraire doit-il être un temple réservé à une élite triée sur le volet, un cénacle feutré où quelques grands prêtres distribueraient les bons points et décréteraient, du haut de leur piédestal, ce qui mérite d’être lu ? À cette culture descendante, qui isole l’œuvre dans une tour d’ivoire et finit par la couper du public, de Reynal oppose une autre voie.
Cette voie, c’est celle qu’incarne le salon de Tous Créoles, qui se tiendra les 4 et 5 juillet dans les jardins de l’Habitation Clément. L’argument repose sur une donnée concrète : la réunion d’une cinquantaine d’auteurs et acteurs du livre, dont la composition même fait sens. Une moitié est portée par de véritables maisons d’édition, garantes de structure et de rayonnement ; l’autre relève de l’auto-édition, que de Reynal se refuse à considérer comme un second choix. Il y voit au contraire un laboratoire de talents, la liberté que s’offrent des écrivains courageux pour aller à la rencontre directe de leur lectorat, sans attendre de permission. À cela s’ajoute, pour ancrer l’événement dans le réel économique, la présence de structures éditoriales et d’un libraire de premier plan comme la Fnac, qui achève de constituer un véritable marché du livre.
De ce dispositif, de Reynal tire une morale : le grand piège des manifestations culturelles est l’entre-soi, cette paresse intellectuelle qui dénie toute légitimité au livre auto-édité tout en oubliant que nombre de chefs-d’œuvre mondiaux sont nés loin des circuits établis. En accueillant sans distinction le talent certifié des éditeurs et l’audace des indépendants, le salon refuse la caricature et assume un positionnement moderne : celui de la démocratie culturelle. Car la valeur d’une œuvre, conclut-il, se mesure d’abord à l’émotion du lecteur.
L’argument est juste, et le pari mérite d’être salué.
Reste qu’une démocratie culturelle digne de ce nom se célèbre sans en gommer les exigences. Ouvrir grand les portes ne signifie pas renoncer à toute boussole. La tentation symétrique de l’élitisme existe en effet : celle d’un populisme culturel qui, à force de dénoncer les comités et les hiérarchies, finirait par récuser toute idée de jugement et tiendrait l’exigence elle-même pour une forme de mépris. Or la véritable audace n’est pas d’abolir le jugement, mais de déplacer celui qui en détient le monopole — du cénacle vers le lecteur, du comité d’experts vers la place publique. Faire confiance au public, ce n’est pas le flatter ; c’est parier qu’il saura, lui-même, distinguer l’œuvre aboutie de l’esquisse, l’exigence de la facilité. La démocratie culturelle n’abaisse pas le critère : elle en démocratise l’exercice.
Et c’est là, peut-être, que réside le pari le plus subtil de Tous Créoles. En réunissant sous les frondaisons de l’Habitation Clément les édités et les indépendants, le salon ne se contente pas de juxtaposer deux mondes côte à côte, sur des tables voisines : il les met en conversation. L’auteur auto-édité y croise le savoir-faire éditorial, la rigueur de la relecture, l’exigence de la fabrication ; la maison d’édition, de son côté, y mesure la vitalité d’un terreau qu’elle aurait tort d’ignorer et où se révèlent parfois les voix qu’elle publiera demain. De ce frottement naît une émulation dont la littérature antillaise sort grandie. Le salon devient alors moins une vitrine qu’un atelier, moins une remise de prix qu’un lieu de transmission.
Car l’enjeu dépasse le seul cercle des lettres. Le choix du lieu n’est d’ailleurs pas neutre : tenir ce salon dans une ancienne habitation, sur une terre qui porte la mémoire de la plantation, c’est inscrire l’acte d’écrire dans une histoire longue, celle d’un peuple qui a dû conquérir le droit de dire et d’écrire son propre monde. Dans une Martinique qui s’interroge sur ses imaginaires, sur la transmission de sa langue et la maîtrise de ses propres récits, chaque livre écrit ici, édité ici, lu ici, est un acte de souveraineté culturelle. Faire vivre la littérature créole, c’est refuser que d’autres l’écrivent à notre place. Et cette souveraineté-là ne se décrète pas : elle se construit livre après livre, lecteur après lecteur, dans cette économie modeste et tenace du verbe que le salon donne précisément à voir.
Alors rendez-vous les 4 et 5 juillet. Non pour adouber, ni pour trier, mais pour lire, écouter et nous reconnaître.
Gérard Dorwling-Carter





