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    Tribunes

    Martinique, un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ? Par Jean-Yves Bonnaire

    septembre 9, 2026Aucun commentaire
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    À l’occasion de l’installation d’une commission sur la gestion des déchets réunissant l’Espace Sud, le Comité Citoyen Sud Martinique, SEEN Environnement et FISER, Jean-Yves Bonnaire nous adresse cette tribune. Vice-président de l’Espace Sud chargé des déchets et vice-président du SMTVD, il y expose l’esprit dans lequel il aborde cette démarche.

    Au-delà de la collecte, son propos questionne notre capacité à dépasser la défiance pour agir ensemble, sans nier les difficultés du territoire. Une réflexion que nous publions comme une contribution au débat.

    Nous avons une île, une seule, une magnifique île, tant de choses sont possibles ici beaucoup plus qu’ailleurs, mais travaillons ensemble…!

    Philippe PIED


    Martinique, un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ?

    Par Jean-Yves Bonnaire

    Car il existe en Martinique un paradoxe saisissant.

    Nous vivons sur un territoire d’une beauté exceptionnelle, doté d’infrastructures importantes, d’un niveau de formation élevé, d’un système de santé et de protection sociale qui, malgré toutes ses difficultés, demeure sans commune mesure avec celui de nombreux territoires de notre environnement régional. Nous disposons d’entreprises performantes, de femmes et d’hommes hautement qualifiés, d’une culture puissante, d’une identité affirmée et d’une capacité d’adaptation que notre histoire a maintes fois démontrée.

    Et pourtant, à écouter nos conversations, à parcourir les réseaux sociaux ou à observer notre débat public, la Martinique semble parfois être devenue le pays où rien ne va, où rien ne fonctionne et où demain sera nécessairement pire qu’aujourd’hui.

    La colère n’est évidemment pas sans fondement.

    La vie chère pèse lourdement sur les ménages. Les inégalités restent fortes. Le chômage et la précarité frappent encore trop de familles. Notre population diminue et vieillit. Une partie de notre jeunesse part et ne revient pas. Certains services publics se fragilisent. L’accès au logement devient difficile. Les réseaux d’eau, les transports de personnes, la gestion des déchets ou encore l’état de certaines infrastructures alimentent légitimement l’exaspération.

    Mais expliquer le pessimisme martiniquais uniquement par l’accumulation de ces difficultés serait probablement insuffisant.

    Le déclinisme, un sport martiniquais ?

    Nous avons développé une étrange capacité à regarder notre territoire presque exclusivement à travers ce qui ne fonctionne pas. Et l’utilisation de plus en plus massive des réseaux est une formidable caisse de résonnance à cette acceptation du déclinisme.

    • Une entreprise réussit ? Nous cherchons ce qui se cache derrière sa réussite.
    • Un projet public aboutit ? Nous rappelons immédiatement ceux qui ont échoué.
    • Une amélioration intervient ? Nous expliquons pourquoi elle aurait dû arriver plus tôt.
    • Quelqu’un propose une solution ? Avant même d’en examiner le contenu, nous cherchons parfois à savoir qui la propose, à quel camp il appartient, quels intérêts il défend ou quelle ambition personnelle pourrait l’animer.

    Progressivement, la critique, indispensable dans toute démocratie, peut devenir une culture de la défiance.

    Et cette défiance finit par produire ses propres effets : si nous sommes convaincus que les institutions sont incapables d’agir, que les élus ne recherchent que leur intérêt, que les entreprises ne pensent qu’au profit, que l’administration bloque tout et que nos concitoyens ne changeront jamais leurs comportements, alors pourquoi prendre le risque de construire ensemble ?

    Nous entrons alors dans une mécanique redoutable : nous constatons notre incapacité collective à agir et nous utilisons cette incapacité comme preuve qu’il était inutile d’essayer.

    Une histoire qui pèse sur notre rapport au collectif

    Cette défiance ne vient évidemment pas de nulle part.

    L’histoire de la Martinique est traversée par l’esclavage, la colonisation, les rapports de domination économique et sociale, l’assimilation, les luttes pour l’égalité et la reconnaissance, puis par la recherche permanente d’un équilibre entre appartenance à la République française et affirmation d’une identité martiniquaise.

    Cette histoire a laissé des traces profondes dans notre manière de penser le pouvoir, l’autorité, l’économie et parfois même la réussite.

    Elle explique en partie pourquoi la question « Qui décide ? » prend souvent davantage de place que la question « Quelle décision devons-nous prendre ? »

    Elle explique aussi notre rapport complexe à la responsabilité.

    L’État ? La CTM ? Les intercommunalités ? Les communes ? Les entreprises ? Les importateurs ? La grande distribution ? Les syndicats ? Les citoyens ?

    À chaque crise commence la recherche du responsable.

    Beaucoup plus rarement celle de notre part respective de responsabilité dans la solution.

    Nous voulons changer. Mais jusqu’où ?

    Nous voulons une Martinique différente.

    Nous voulons davantage d’autonomie économique, mais nous continuons à importer l’essentiel de ce que nous consommons.

    Nous voulons produire davantage localement, mais nous devons accepter d’interroger collectivement nos habitudes de consommation et les conditions économiques permettant à cette production d’exister.

    Nous voulons réduire nos déchets, mais cela suppose également de produire, acheter, trier et jeter autrement.

    Nous voulons davantage de logements, d’équipements et d’infrastructures, tout en refusant parfois les contraintes, les nuisances ou les transformations que leur réalisation entraîne.

    Nous voulons que la jeunesse reste ou revienne, mais cela suppose de lui offrir des perspectives professionnelles, économiques, culturelles et sociales correspondant au monde dans lequel elle veut vivre.

    Nous voulons transformer le pays, mais nous sommes beaucoup moins certains de vouloir nous transformer nous-mêmes.

    C’est peut-être là que se trouve une partie du problème martiniquais.

    Sortir de la fascination pour notre propre déclin

    Reconnaître nos difficultés ne signifie pas que nous devions construire notre identité collective autour d’elles.

    La Martinique n’est ni un paradis ni un enfer.

    C’est un territoire confronté à des contraintes considérables, dont certaines sont structurelles : insularité, petite taille du marché, éloignement, vieillissement démographique, exposition aux risques naturels, dépendance énergétique et économique.

    Mais c’est également un territoire qui possède des ressources considérables : un niveau de compétences élevé, des infrastructures, une position géographique au cœur de la Caraïbe, une diaspora importante, une culture connue bien au-delà de nos frontières et, surtout, une population capable d’une extraordinaire mobilisation lorsque les circonstances l’exigent.

    Notre principal déficit n’est peut-être donc pas celui des idées.

    Des diagnostics, nous en avons produit des centaines. Des rapports, des schémas, des plans et des stratégies remplissent nos administrations.

    Notre difficulté commence souvent au moment où il faut passer de l’idée à l’action.

    Parce qu’agir oblige à choisir.

    Choisir oblige à renoncer.

    Et transformer oblige nécessairement à accepter qu’une partie de ce que nous connaissons disparaisse pour laisser place à autre chose.

    Passer de la colère à la construction

    La colère peut être légitime. Elle peut même être indispensable lorsqu’elle révèle une injustice ou oblige les institutions à regarder une réalité qu’elles ne voulaient plus voir.

    Mais la colère n’est pas un projet de société.

    Une société ne se transforme durablement que lorsqu’elle parvient à convertir ses désaccords en décisions, ses compétences en actions et ses interdépendances en coopérations.

    Peut-être devons-nous alors apprendre quelque chose qui nous est particulièrement difficile : faire confiance sans être naïfs, critiquer sans détruire, débattre sans disqualifier et accepter le compromis sans le considérer comme une capitulation.

    Nous ne serons jamais tous d’accord sur la Martinique que nous voulons construire.

    Et ce n’est probablement pas souhaitable.

    La démocratie commence précisément avec le désaccord.

    Mais un pays devient capable d’avancer lorsque ses habitants parviennent, malgré leurs divergences, à identifier quelques objectifs supérieurs autour desquels ils acceptent d’agir ensemble.

    La question n’est donc peut-être plus seulement :

    « Pourquoi la Martinique va-t-elle mal ? »

    Mais plutôt :

    « Pourquoi avons-nous tant de difficultés à transformer collectivement ce que nous savons devoir changer ? »

    Et, surtout :

    « Qu’est-ce qui nous empêche encore de passer de la dénonciation à la construction ? »

    C’est probablement à cet endroit que commence la véritable transformation

    Jean-Yves Bonnaire

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