Quand l’intelligence artificielle sera capable de produire des œuvres littéraires qui nous touchent, nous surprennent et résistent à la lecture, une question s’imposera : selon quels critères les jugerons-nous ? La réponse dépendra peut-être moins de l’identité de celui – ou de ce qui – les a écrites que de ce que ces œuvres feront à leurs lecteurs.
Nous continuerons d’abord à apprécier une œuvre pour la qualité de sa langue : la justesse d’un mot, le rythme d’une phrase, la force d’une image, la manière dont un texte invente sa propre voix. Nous serons sensibles à sa construction, à sa cohérence, à ses ruptures, à sa capacité de nous faire voir autrement une situation ou un personnage. Nous chercherons aussi ce qui déborde le simple exercice de style : une vision du monde, une émotion, une pensée, une expérience humaine — ou, du moins, une représentation assez juste de l’expérience humaine pour nous atteindre.
Mais la question de l’origine ne disparaîtra pas pour autant. Beaucoup de lecteurs voudront savoir si le texte a été écrit par une personne, généré par une machine ou élaboré avec l’aide d’un outil. Cette information comptera, comme compte aujourd’hui le nom de l’auteur, son époque, son histoire ou les circonstances de création de l’œuvre. Elle pourra éclairer la lecture. Elle ne devrait pas nécessairement en tenir lieu.
Car la littérature humaine n’est pas toujours le geste solitaire que suggère l’image de l’écrivain penché sur sa page, seul maître de chaque mot. Une œuvre passe souvent entre plusieurs mains : celles d’un éditeur qui suggère des coupes ou une autre fin, d’un correcteur qui améliore le texte, de lecteurs de confiance qui en signalent les faiblesses, parfois d’un coauteur ou d’un prête-plume. Dans certains cas, le nom porté sur la couverture ne dit pas tout du travail réellement accompli. Ces interventions ne sont pas forcément dissimulées, ni condamnables. Elles font partie, à des degrés divers, de la fabrication des livres.
Il est donc frappant que l’on accepte si facilement qu’un texte humain soit repris, corrigé, conseillé et façonné par d’autres, mais que l’intervention d’une intelligence artificielle soit parfois considérée comme une atteinte immédiate à la littérature. La différence entre les deux situations est réelle : un éditeur humain comprend les intentions d’un auteur, peut discuter avec lui, et assume sa part de jugement. Une machine, elle, produit à partir de calculs et de modèles, sans expérience vécue ni responsabilité propre. Mais cette différence ne dispense pas d’examiner le résultat. Le texte produit par une personne n’est pas automatiquement profond ; celui qui est assisté par un outil n’est pas automatiquement vide.





