À l’occasion de la Semaine nationale de la santé sexuelle, l’Agence régionale de santé de Martinique a réuni la presse dans les locaux de l’association AIDES, rue Garnier Pagès à Fort-de-France. Soixante-dix nouveaux cas de VIH l’an dernier, une syphilis qui resurgit, des comportements de protection qui se relâchent : quarante ans après les slogans et les images chocs qui avaient imposé le sida dans tous les esprits, le silence médiatique laisse croire que la menace s’est dissipée. Les traitements ont changé la donne, mais ce sentiment de sécurité retrouvée nourrit une remontée des infections sexuellement transmissibles. Derrière le mot d’ordre du dépistage précoce et le dispositif Mon test IST, le directeur général de l’ARS, le chef du service des maladies infectieuses du CHU et une coordinatrice de prévention de terrain ont rappelé une évidence : la santé sexuelle se construit toute l’année, dans la pédagogie et la proximité, pas seulement le temps d’une semaine de mobilisation.
Un virus qui n’a jamais disparu
Le constat dressé par l’ARS est sans équivoque : soixante-dix nouveaux cas de VIH ont été enregistrés l’an dernier en Martinique, sans compter les patients déjà suivis et stabilisés. Plus inquiétant encore, la syphilis, que l’on croyait presque éradiquée, réapparaît sur le territoire comme dans la plupart des pays développés. Si la médecine a accompli des progrès remarquables, au point de bloquer le processus viral, ce succès nourrit un paradoxe : à mesure que disparaît le sentiment de danger mortel, les comportements de protection se relâchent. Lorsque ce relâchement touche des populations mal informées ou éloignées des dispositifs de soin, les conséquences peuvent être lourdes. D’où un message martelé : ne pas attendre la maladie pour se faire soigner, et privilégier le dépistage en amont.
« Les virus, on arrive quelquefois à les contrer, mais ils ne meurent jamais. »
La confiance, alpha et oméga de la prévention
Toucher les publics indifférents, voire méfiants, reste le défi permanent des campagnes de santé publique. Trop souvent, les messages institutionnels ne parlent qu’à des personnes déjà convaincues. L’ARS revendique donc un investissement assumé sur les médias indépendants et ancrés dans le territoire, ainsi que sur la notion d’ambassadeur : une même information portée par un proche, un voisin ou un parent pèse parfois davantage que la parole la plus savante. L’enjeu est aussi d’opposer un contrepoint aux influenceurs qui propagent la peur ou la désinformation. L’histoire récente de la Martinique l’a montré : quand la confiance se rompt entre les institutions et la population, c’est toute l’efficacité de l’action sanitaire qui s’effondre.

Le CORES, nouvelle vigie de la santé sexuelle
Présent à la table en tant que président de la Coordination régionale de la santé sexuelle, le Pr André Cabié, chef du service des maladies infectieuses et tropicales du CHU, a détaillé le rôle de cette nouvelle structure. Le CORES remplace l’ancien COREVIH et élargit considérablement le champ d’action : au-delà du VIH et des autres IST, il intègre désormais l’accès à la contraception, la lutte contre les violences sexuelles et la prise en charge des dysfonctions sexuelles. Sa mission est d’abord de coordonner, de recenser les acteurs, de bâtir ensemble des parcours de prise en charge et d’appliquer les politiques nationales à l’échelle régionale. Interrogé sur d’éventuelles spécificités tropicales, l’infectiologue a précisé que certaines infections plus fréquentes en Guyane restent exceptionnelles aux Antilles : ce qui s’observe en Martinique ne présente pas de particularité notable.
« On a décidé aujourd’hui de sortir de nos institutions pour être au plus près du terrain. »
Action Sida Martinique, quarante ans de terrain
Kylliane Templet, coordinatrice de prévention à Action Sida Martinique depuis six ans, a incarné la dimension de proximité. L’association, créée en 1987, fêtera bientôt ses quarante ans et a peu à peu élargi son champ, du seul VIH à l’ensemble de la santé sexuelle : puberté, consentement, relations amoureuses, violences sexuelles. La manière de prévenir a elle aussi évolué, passant des messages anxiogènes en boucle à la vulgarisation et à l’explication, notamment auprès des jeunes générations. Les réseaux sociaux deviennent un levier à part entière : en décembre, pour la journée mondiale, un défi solidaire lancé sur Instagram a fortement mobilisé les établissements scolaires. Les interventions débutent dès la classe de quatrième, parfois en primaire, et se prolongent auprès des publics les plus exposés. Ce samedi, l’association proposera la deuxième édition de son rendez-vous Sexo thé, sur le thème intimité sans stress.
« L’inconnu fait toujours peur ; aujourd’hui, on mise sur l’explication plutôt que sur le choc. »
Au-delà des chiffres, ce point presse a rappelé des enjeux de fond : un recours encore trop fréquent à l’IVG comme moyen de contraception, une natalité en recul rapide et un réseau de sages-femmes que l’ARS souhaite davantage mobiliser sur l’éducation à la santé. Autant de signaux qui invitent à faire de la prévention une affaire de chaque jour. Car si les virus peuvent être contenus, ils ne disparaissent jamais vraiment.
Philippe Pied








