Réduire la dépendance alimentaire de la Martinique ne consiste pas simplement à produire davantage. Encore faut-il savoir quoi produire, dans quelles quantités, à quel coût et surtout pour quel marché. L’examen du POSEI, des importations, de la place de la banane et des dispositifs de diversification conduit à déplacer le débat : l’enjeu est désormais de construire de véritables filières, capables d’organiser le parcours du produit de la parcelle jusqu’à l’assiette.
Une dépendance considérable
En 2024, la Martinique a importé 571,2 millions d’euros de denrées alimentaires, boissons et produits à base de tabac, auxquels s’ajoutent 71,6 millions d’euros de produits de l’agriculture, de la sylviculture et de la pêche. La dépendance est donc considérable.
Mais ces centaines de millions d’euros ne représentent pas autant de production potentiellement substituable. Certaines productions peuvent être fortement relocalisées, d’autres seulement partiellement, tandis que certaines resteront structurellement importées. L’objectif réaliste n’est donc pas l’autosuffisance, mais une progression ciblée du taux de couverture des besoins martiniquais, produit par produit.
Pour chaque filière, il faudrait pouvoir répondre à quelques questions simples : combien consommons-nous ? Combien produisons-nous ? Combien importons-nous ? Combien pouvons-nous raisonnablement produire davantage ? À quel prix ? Et pour quel marché ?
Ce que la banane peut nous apprendre
L’analyse conduit également à relativiser le procès souvent fait à la banane. Elle bénéficie historiquement d’importants soutiens du POSEI, mais rien ne démontre qu’une redistribution de ces aides vers la diversification entraînerait mécaniquement une augmentation équivalente de la production alimentaire.
Le POSEI lui-même soutient la diversification et affiche parmi ses objectifs l’amélioration de l’auto-approvisionnement et la substitution aux importations. C’est parleur organisation et la structuration que la petite agriculture amplifiera les aides
En effet, la véritable force de la banane est ailleurs : elle dispose d’un système. Producteurs organisés, normes, conditionnement, logistique, commercialisation et débouchés identifiés constituent une chaîne économique cohérente.
La question n’est donc peut-être pas seulement de savoir ce qu’il faudrait retirer à la banane, mais ce que son organisation peut apprendre aux productions destinées au marché martiniquais.
Produire, mais pour vendre à qui ?
Car produire davantage de patates douces, d’ignames, de plantains, de fruits ou de légumes ne constitue que la première étape. Qui collecte ? Qui calibre ? Qui stocke ? Qui transforme les surplus ? Qui garantit les volumes et organise les livraisons ? Et surtout : qui achète ?
Une grande surface, un hôpital ou une cuisine centrale doit pouvoir compter sur des volumes réguliers, des calendriers précis et une continuité d’approvisionnement. Entre des exploitations dispersées et ces acheteurs, il faut donc organiser le regroupement de l’offre.
Une tonne supplémentaire récoltée n’est pas nécessairement une tonne d’importation évitée. Pour contribuer réellement à la souveraineté alimentaire, elle doit être commercialisée et consommée en remplacement d’un produit qui aurait autrement été importé.
La commande publique comme débouché
La restauration collective constitue à cet égard un marché particulièrement intéressant parce que ses besoins peuvent être anticipés. Écoles, lycées, hôpitaux ou EHPAD pourraient permettre de contractualiser certains volumes et de programmer les cultures correspondantes.
Mais avant d’affirmer que ce levier est insuffisamment utilisé, il faut le mesurer : nombre de repas, montant des achats, tonnages consommés et part effectivement fournie par l’agriculture martiniquaise.
Cette exigence de mesure vaut pour l’ensemble de la politique agricole.
2036 : passer des aides aux résultats
Le Plan de souveraineté alimentaire à horizon 2036 offre justement l’occasion de changer de méthode. Pour chaque grande filière, il faudrait fixer un objectif réaliste de couverture, identifier le principal obstacle et concentrer les investissements sur celui-ci.
Si le verrou est l’eau, investir dans l’irrigation. S’il est dans le stockage, créer les capacités nécessaires. S’il concerne la transformation, développer les outils correspondants. Si c’est la dispersion des producteurs, organiser l’offre. Si le problème est commercial, sécuriser les débouchés.
À chaque filière son objectif ; à chaque objectif son verrou ; à chaque verrou son investissement.
En 2036, la souveraineté alimentaire ne devrait donc pas se mesurer seulement aux millions d’euros mobilisés ou aux hectares supplémentaires cultivés. Elle devra se mesurer aux volumes effectivement commercialisés, à la progression du taux de couverture et aux importations réellement remplacées.
La Martinique a démontré avec la banane qu’elle savait construire une filière associant production, organisation, financement, logistique et débouchés. Le défi est maintenant de donner une cohérence comparable aux productions destinées à nourrir son propre marché.





