Cet article fait suite à notre série consacrée aux filières agricoles martiniquaises face au projet de budget 2027, après la conférence de presse du 9 octobre à la Chambre d’agriculture. Déjà publiés :
Pour Justin Céraline, président de la SICA Canne-Union, les restrictions budgétaires annoncées pour 2027 interviennent à un moment particulièrement critique pour la filière canne à sucre martiniquaise. Après une sécheresse qui a compromis les récoltes et empêché de nombreuses replantations, les producteurs doivent également faire face à la disparition de plusieurs produits phytosanitaires et à une forte augmentation de leurs charges. Lors de la conférence de presse du 9 octobre à la Chambre d’agriculture, il a voulu témoigner avant tout des difficultés rencontrées sur le terrain et des conséquences que pourrait avoir une nouvelle réduction des soutiens publics.
Vendredi 9 octobre, Justin Céraline aurait préféré être dans ses champs. Avec le retour des premières pluies, le président de la SICA Canne-Union, lui-même planteur de canne et éleveur bovin, avait du travail à accomplir sur son exploitation. Mais l’inquiétude suscitée par le projet de loi de finances pour 2027 l’a conduit à rejoindre les autres responsables agricoles réunis à la Chambre d’agriculture de Martinique.
Son intervention a d’abord porté sur la situation des planteurs, confrontés à une succession de difficultés qui compromettent désormais leur capacité à maintenir les niveaux de production. Selon ses estimations, la filière aurait perdu entre 17 et 20 % de ses volumes de canne en 2026. Une diminution qui ne traduit pas un désengagement des exploitants, mais les conséquences de conditions climatiques particulièrement défavorables.

Des plantations qui ne repartent plus
La sécheresse a profondément perturbé le cycle habituel de la canne. Cette culture pluriannuelle présente normalement l’avantage de repousser après chaque récolte, à partir des souches laissées en terre. Or, Justin Céraline indique que dans certaines zones, la reprise de ces souches n’aurait pas dépassé 40 %. Des parcelles destinées à être renouvelées sont également restées sans replantation, faute de conditions suffisamment favorables.
Le président de la SICA évoque ainsi une deuxième année consécutive durant laquelle les producteurs n’ont pas pu effectuer normalement leurs plantations entre la fin mai et septembre, période traditionnellement propice à cette opération. Certaines boutures ont séché avant même de pouvoir être mises en terre, tandis que des parcelles déjà plantées n’ont pas germé.
« La période d’hivernage, maintenant, est devenue un carême. »
Cette observation résume les bouleversements auxquels les planteurs doivent désormais s’adapter. La canne était jusqu’ici considérée comme une culture particulièrement adaptée aux conditions martiniquaises, notamment parce que les pluies de l’hivernage permettaient généralement d’assurer sa reprise sans recours systématique à l’irrigation. Mais l’irrégularité croissante des précipitations remet en cause ces pratiques culturales et complique la préparation des campagnes suivantes.
Pour Justin Céraline, les conséquences ne se limitent donc pas à une mauvaise récolte. Lorsque les souches ne repoussent pas et que les replantations échouent, c’est aussi le potentiel de production des années suivantes qui se trouve compromis.
Des coûts supplémentaires pour produire moins
À cette difficulté climatique s’ajoute la réduction des produits phytosanitaires disponibles pour l’entretien des plantations. La disparition de plusieurs molécules utilisées contre l’enherbement oblige les producteurs à rechercher d’autres solutions, généralement plus exigeantes en main-d’œuvre et plus coûteuses.
Justin Céraline chiffre à environ 2 000 euros par hectare les surcoûts liés à l’entretien de la canne. Pour des exploitants dont les rendements ont déjà diminué, cette dépense supplémentaire vient peser sur des équilibres économiques fragiles.
« Nous supportons des surcoûts de l’ordre de 2 000 euros par hectare pour l’entretien de la canne. »
Les professionnels poursuivent leurs démarches pour obtenir des dérogations et identifier des solutions de remplacement, mais les résultats ne permettent pas encore, selon lui, de compenser les difficultés rencontrées.
Le paradoxe est que les planteurs doivent désormais engager davantage de moyens pour entretenir leurs parcelles, alors même qu’ils récoltent moins de canne. Une situation qui se répercute directement sur leurs revenus et, à terme, sur l’approvisionnement des unités de transformation.
Des réductions budgétaires dont les justifications interrogent
C’est dans ce contexte que la réduction annoncée des soutiens nationaux à la filière canne suscite l’incompréhension. Le projet de loi de finances pour 2027 prévoit de ramener l’enveloppe nationale de 143,4 à 130,2 millions d’euros, soit une diminution de 13,2 millions à l’échelle des territoires ultramarins concernés.
Justin Céraline rappelle que ces financements s’inscrivent dans des engagements pris par l’État et sur lesquels les professionnels ont construit une partie de leur organisation économique. Leur remise en question intervient alors que les producteurs auraient précisément besoin de davantage de visibilité pour préparer la relance des plantations.
Lors des échanges au comité sectoriel de la canne de l’ODEADOM, organisés le matin même de la conférence, les représentants de la profession ont demandé des explications sur les réductions envisagées. Selon Justin Céraline, les responsables ministériels ont notamment évoqué l’existence d’enveloppes insuffisamment utilisées, sans que les lignes budgétaires précisément concernées aient été détaillées.
« Pour le moment, rien ne justifie cette baisse. »
Le président de la SICA considère qu’une diminution des crédits, décidée sur la base de consommations budgétaires ou de volumes de production en recul, ne tient pas suffisamment compte des difficultés que les exploitants traversent. Il estime au contraire nécessaire de préserver les moyens permettant de restaurer les capacités de production.
Car les conséquences pourraient concerner l’ensemble de la filière. Une diminution des soutiens à la transformation fragiliserait les équilibres financiers des industriels, avec des répercussions possibles sur les paiements aux planteurs. Dans le même temps, la baisse des récoltes réduit les quantités de matière première disponibles pour la sucrerie et les distilleries.
Pour Justin Céraline, ces activités sont indissociables. La pérennité des exploitations agricoles dépend des débouchés industriels, tandis que les unités de transformation ont besoin de volumes suffisants pour maintenir leur activité.
Préserver la canne sans opposer les filières
Malgré les inquiétudes exprimées, Justin Céraline ne souhaite pas que la défense de la canne se fasse au détriment des autres productions. Il rappelle que les différentes filières martiniquaises rencontrent des difficultés comparables, même si leurs organisations et leurs modèles économiques sont différents.
L’enjeu ne devrait donc pas être, selon lui, de répartir une enveloppe toujours plus limitée entre des secteurs qui ont tous besoin d’accompagnement, mais de défendre collectivement les moyens nécessaires au maintien et au développement de l’agriculture martiniquaise.
Cette position rejoint celle des autres organisations présentes lors de la conférence de presse. La canne, la banane, l’élevage et la diversification végétale sont confrontés à des contraintes climatiques et économiques qui exigent des réponses adaptées, sans remettre en cause les équilibres déjà fragiles de leurs filières.
En témoignant des parcelles qui ne repoussent plus, des replantations impossibles et des dépenses supplémentaires imposées aux producteurs, Justin Céraline a voulu ramener le débat budgétaire à ses conséquences concrètes. Derrière les millions d’euros annoncés, il y a des agriculteurs qui continuent d’entretenir leurs terres sans toujours savoir dans quelles conditions ils pourront produire demain.
Son message au Gouvernement est donc moins celui d’une demande exceptionnelle que d’un appel à respecter les engagements existants et à donner aux planteurs les moyens de poursuivre leur activité. Car une filière agricole ne se reconstitue pas instantanément après plusieurs campagnes difficiles. Et la perte de capacités de production, si elle se prolonge, risque de fragiliser durablement l’ensemble de la filière canne-sucre-rhum martiniquaise.
Philippe Pied




